Beyrouth, la ville confisquée : quand l'espace public devient un champ de bataille.

Houssam Mehfara - 24/10/2025.

De Raouché à Mar Mikhaël, de Solidere au Horsh, chaque lieu de Beyrouth raconte la même histoire : celle d’une ville où le commun se négocie au prix du pouvoir. Ici, un rocher se transforme en écran politique ; là, un trottoir piéton déclenche des menaces. Entre mémoire effacée et clientélismes enracinés, l’espace public libanais révèle les fractures d’un pays — et les rares victoires de celles et ceux qui tentent encore de le reconstruire autrement.

Fenêtre sur Beyrouth. Crédits: Victor Jardin

À Beyrouth, l’actualité le rappelle avec éclat : l’espace public n’est jamais un terrain neutre. Le 25 septembre 2025 à Raouché, le célèbre rocher s’est mué en écran géant lorsque des partisans du Hezbollah ont projeté le portrait de leur leader disparu Nasrallah. Le paysage naturel est alors devenu une scène politique, ravivant le débat sur ce qui peut (ou doit) se montrer au regard de tous. 

À quelques kilomètres, à Bachoura, des pelleteuses éventrent des vestiges romains pour creuser un parking. Ici, c’est la mémoire collective qui cède sous le poids du présent : l’espace public devient le théâtre d’un choix de société, où les projets économiques et privés l’emportent sur la sauvegarde du patrimoine commun. Au centre-ville, le “faux-souk” de Solidere, impeccable, climatisé, mais surtout vide, dit la même chose autrement. Là où le centre-ville devait être le lieu du mélange, de la rencontre et du commerce humain, le « quartier Solidère » expose un décor sans peuple, symbole d’une appropriation du public par le privé.

De Raouché à Bachoura, du centre aseptisé de Solidere aux trottoirs de Mar Mikhaël où un simple projet piétonnier a suffi à déclencher menaces et violences, une même question traverse la capitale : à qui appartient la ville, et que reste-t-il du commun ?

Une modernité urbaine à double face

L’espace public reflète la capacité d’une société à coexister et à se penser collectivement. Héritière d’un long passé urbain, des ruines romaines aux constructions des Ottomans et des Français, Beyrouth s’est affirmée à l’indépendance comme une ville méditerranéenne vibrante : tramways, cinémas, souks et cafés animaient un centre-ville où se croisaient toutes les classes sociales. Cette vitalité traduisait une forme de modernité urbaine, faite d’ouverture et de partage, avant que la guerre civile ne vienne fragmenter l’espace et les imaginaires.

Avant la guerre civile, la place des Martyrs et les rues environnantes, rendaient possible le brassage de populations diverses, tant d’un point de vue social que communautaire.  Delphine Darmency, journaliste et directrice de l’exposition « Allo Beyrouth » à la Maison Jaune raconte : « lorsqu’on voit des photos du centre-ville de Beyrouth avant la guerre, la ville existe tel un ensemble avec des quartiers qui interagissent et un cœur qui bat. Au lendemain de la guerre civile, Beyrouth fut segmentée par des autoroutes qui séparent les quartiers entre eux et perdit son cœur : on n’a plus de centre où toute la population pouvait se réunir ».  

« L’autoroute » qui relie, mais aussi segmente, Beyrouth Ouest et Est. Crédits: Victor Jardin

Entre ces deux périodes advint la guerre civile (1975-1990), qui déchira le tissu urbain autant que le tissu social. Les marchés du centre-ville devinrent un no man’s land du fait de l’intensité des conflits qui s’y produisaient, les hôtels qui accueillaient le monde entier se transformèrent en abris pour les snipers de part et d’autre. Des bâtiments éventrés aux avenues barricadées, tout ce qui incarnait la vie collective se mua en théâtre de siège. 

L’après-guerre a voulu combler ces vides, mais souvent en remplaçant la ville vécue par la ville mise en scène. En recréant des places impeccables et des façades restaurées, les projets de reconstruction ont aussi effacé les traces et filtré les usages. Un espace public n’est pas une simple ouverture géométrique ou un mobilier flambant neuf, il est un système d’usages. 

La reconstruction du centre-ville, un trompe-l’œil urbain

Nulle part le détournement du bien commun n’a été aussi visible qu’au centre-ville de Beyrouth, confié dans les années 1990 à la société privée Solidere, aux mains de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Le projet, censé revitaliser le centre-ville, s’avérera être l’un des plus vastes transferts de propriété et d’identité urbaine du monde arabe. Sur le papier, il promettait un cœur historique revalorisé avec des jardins et des promenades sur un front de mer recomposé. Dans les faits, il a produit une ville fantoche, un décor sans habitants, où la mémoire et la mixité ont été sacrifiées au profit de la rentabilité. Solidere n’a pas seulement reconstruit des murs mais a aussi délogé des vies. Des milliers de commerçants et de familles installés depuis des générations dans les souks et les habitations du centre ont été expropriés souvent contre leur gré : ceux qui refusaient de partir ont été expulsés par la force. L’État, complice silencieux, a cédé à une société privée le droit de « replanifier » le centre de la capitale. Une des conséquences dramatiques de la guerre civile fut l’accaparement de l’État par des intérêts privés. 

Là où se pressaient jadis les marchands, les artisans et les cafés populaires, s’étend aujourd’hui un quartier refermé sur lui-même, peuplé de banques et d’appartements inabordables pour la quasi-totalité des Libanais. Comme le note Delphine Darmency : « ce qui manque à Beyrouth c'est son cœur : on n'a plus le centre où toute la population pouvait se réunir. Aujourd’hui, les Beyrouthins ne trouvent pas d'intérêt à aller au centre-ville parce qu’il est bloqué par des checkpoints, qu’il n’y a pas de restaurant et de cafés bon marché, de souk digne de ce nom. ». La promesse d’un “nouveau centre pour tous” s’est muée en enclave pour quelques-uns, gardée par les services de sécurité privée gérés par Solidere, dont les hommes en uniforme régulent les comportements, filtrent les passants, interdisent la photographie, etc. Dans un pays où l’autorité publique chancelle, cette police privée fait office de pouvoir parallèle : une ville dans la ville, une loi dans la loi. 

Un des nombreux checkpoints de Beyrouth, ici dans le quartier de Verdun. Crédits: Victor Jardin.

En voulant reconstruire le centre-ville, Solidere l’a confisqué en gommant la mémoire et en chassant les habitants. Là où régnaient des cris, des marchés, des odeurs, il ne reste qu’un silence poli, un espace qui n’a de public que le nom. Solidère est un projet qui a été pensé pour le consommateur et non pour le citoyen. 

Le grand parc disparu, la bataille du quotidien

Autre symbole, autre chronologie : le Horsh, plus grand parc de Beyrouth, longtemps resté fermé au public pour des raisons sécuritaires, a finalement rouvert en 2016 après de longues années d’activisme citoyen. Pendant deux décennies, ce vaste espace vert de plus de 300 000 m², l’un des seuls poumons d’une capitale où l’on ne compte que 0,8 m² d’espaces verts par habitant, était resté inaccessible. Des prétextes sécuritaires étaient brandis par les petits chefs locaux qui, en instrumentalisant des tensions communautaires, entravaient sa réouverture.

Ce n’est qu’avec l’engagement sans relâche de groupes issus de la société civile que l’affaire pu se décanter. Autour de Nahnoo, collectif d’urbanistes et de citoyens, s’est structurée une campagne de terrain : marches symboliques autour du parc, ateliers publics, cartographies participatives, et surtout un argument juridique imparable : la loi municipale garantit le libre accès aux espaces publics. Soutenue par des organisations comme The Arab Center for Architecture, L’Espace Social, ou encore UN-Habitat, la mobilisation a transformé un sujet technique en cause citoyenne. Les militants ont documenté l’état du site, organisé des événements aux abords du parc, et lancé une pétition nationale pour réclamer sa réouverture intégrale. Ils ont également réussi à établir un dialogue inédit avec la municipalité, souvent perçue comme opaque, en proposant un plan d’entretien et de gestion partagée, avec des horaires d’ouverture, une présence d’agents formés à la médiation plutôt qu’au contrôle, des zones de jeux pour enfants, et l’encadrement des activités sportives et artistiques.

L'entrée du Horsh à Beyrouth. Crédits: Patrice Bon.

Lorsque le portail s’est rouvert, ce fut autant une victoire symbolique qu’un test grandeur nature pour la ville. Le Horsh a prouvé qu’à Beyrouth, un espace public ne fonctionne pas par décret, mais par gouvernance : budget d’entretien, règles affichées, présence humaine, médiation sociale. La réussite du parc tient à ce compromis patient entre institutions, société civile et habitants, un modèle fragile, mais reproductible.

Les “petits projets” qui réparent la ville

D’autres initiatives modestes, portées par des municipalités et des associations, dessinent des pistes d’aménagement de l’espace public. Deux cas, discrets, le racontent mieux que n’importe quel discours.

Dans le quartier de Naba’a, à Bourj Hammoud, une parcelle municipale de 200 m² coincée entre deux immeubles gris a changé de destin. Jadis, c’était un terrain vague occupé par un vieux kiosque. Aujourd’hui, on y entend les rires des enfants. Quelques bancs en bois, trois maigres arbres, une fontaine bricolée : rien d’extraordinaire, et pourtant tout y semble juste. En fin d’après-midi, les mères s’y rassemblent, surveillant les jeux d’un œil distrait ; les hommes âgés y échangent des nouvelles politiques à voix basse ; un vendeur ambulant s’arrête, pose sa glacière, discute cinq minutes. Le sol est encore trop dur, la clôture ferme tôt, mais l’endroit respire. On sent qu’il a été réinvesti par les gens du quartier, pas par un investisseur. Derrière cette simplicité, ce sont des membres de la société civile qui ont organisé divers ateliers participatifs pour décider du sort de cet espace : un peu d’ombre, mais pas trop pour garder la lumière, une fontaine, des horaires fixes pour éviter les disputes. Le parc n’a rien d’un miracle, c’est un projet délibératif et citoyen réussi.

À Mar Mikhaël, l’histoire est plus compliquée. En mars 2023, un projet urbain à l’intersection Gouraud–Pasteur devait élargir les trottoirs et transformer le palier du grand escalier Gholam en petite place publique. L’idée était simple : réduire la circulation sans la bloquer, rendre la marche plus aisée, verdir l’îlot. Le Conseil municipal avait approuvé, le gouverneur de Beyrouth avait autorisé ; le chantier devait aboutir en juillet 2023. Puis le réel a mordu. Campagnes de désinformation, pressions politiques, menaces sur le terrain : le chantier a été interrompu. L’équipe a pourtant ajusté les plans pour répondre aux inquiétudes : chaussée portée à ~7 m, trois aires de livraison ajoutées, stationnement réorganisé, tout en laissant la priorité aux piétons. Une pétition de plus de 80 riverains et le soutien de centaines de professionnels ont confirmé l’adhésion locale. Rien n’y a fait : quand l’espace public devient bien commun, il heurte des intérêts établis (occupation des trottoirs par des commerces, priorité donnée à la voiture, clientélismes). Le projet est devenu la preuve vivante qu’une autre politique est possible, mais qu’elle reste entravée par des logiques clientélistes et privées.

Ces deux micro-espaces sont devenus des repères. Leur valeur réside dans la matérialisation d’un contrat social : ils donnent forme à l’idée d’un espace public fondé sur le partage, des règles claires et la responsabilité de celles et ceux qui en bénéficient. Ici se lit l’essentiel : la qualité d’une ville dépend moins de ses icônes que de ses usages, et c’est précisément ce que nos petits projets révèlent, et ce que le système bloque.

La mémoire empêchée

Quand j’étais au lycée, les cours d’histoire-géographie s’arrêtaient à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le programme se concluait sur la proclamation de l’indépendance du Liban, comme sur une note de victoire. Rien au-delà. Rien sur la guerre civile. Rien sur ces quinze années qui ont pourtant façonné chaque rue, chaque silence, chaque fracture du pays. La guerre n’existait que dans les conversations familiales, les récits partiels, les “versions” : celle de l’oncle, du voisin, de chacune des chaînes télévisées. 

À l’école, le passé s’interrompait là où le mythe de l’unité nationale commençait. Cette amnésie institutionnelle se lit dans la ville. Beyrouth s’est reconstruite sans mémoire officielle. Les livres se sont tus, et les murs, eux, ont fini par parler, avant d’être effacés. Dans certains quartiers, quelques immeubles criblés de balles subsistent encore, comme des cicatrices qu’on n’a pas eu le courage d’effacer ni la force d’assumer. Mais la plupart ont disparu, engloutis par la logique du “neuf” et du rentable. L’urbanisme a poli la guerre.

Immeuble criblé de balles rue el-Béchir, au cœur de Beyrouth prêt de l’ancienne « ligne verte ». Crédits: Victor Jardin. 

Parmi les rares exceptions, Beit Beirut (aussi appelée « la maison jaune »), situé à l’angle de la rue de Damas et la rue de l’Indépendance, sur l’ancienne ligne de front qui divisait Beyrouth lors de la guerre civile entre les quartiers Est chrétiens et Ouest musulmans, se dresse comme un témoin rescapé. Ce bâtiment, transformé en poste de snipers pendant la guerre, est devenu un musée de la Mémoire urbaine, un lieu de passage entre la douleur et la réflexion. Pourtant, sa mission reste fragile, presque solitaire : il est davantage visité par des chercheurs ou des étrangers que par les écoles libanaises. Car au fond, la ville ne manque pas de traces : elle manque de récit commun. Les ruines auraient pu être des points d’ancrage ou des espaces de parole. À la place, on a préféré reconstruire, effacer, tourner la page. Le centre-ville, rénové à l’excès, exhibe des colonnades antiques et des façades restaurées, mais tait la guerre qui l’a traversé. La mémoire lisse a remplacé la mémoire vive. Ce choix n’est pas anodin. Une ville qui interdit le désaccord symbolique s’expose, tôt ou tard, à des fractures plus violentes. Un espace public n’est pas seulement un décor où l’on se promène, c’est un lieu où l’on débat, où l’on conteste, où l’on fait société.

À Beyrouth, la multiplication des barrières mobiles autour des carrefours politiques, les bouclages policiers au moindre rassemblement, disent une vérité plus profonde : la peur du collectif. La preuve ? Revenons à l’automne 2019. Le mouvement du 17 octobre, la thawra, a envahi le centre-ville. Des centaines de milliers de personnes dans les rues, jour et nuit. C’était la première fois, pour ma génération, que la ville redevenait un espace commun au sens plein du terme, ni marchand, ni confessionnel, ni contrôlé. Les places que Solidere avait figées se retrouvaient emportées dans une dynamique populaire incroyable : des tentes s’y montaient, des débats s’y improvisaient, des chants se mêlaient aux slogans. On y partageait du café, des cigarettes, des idées. Je me souviens d’y avoir ressenti quelque chose que je n’avais jamais connu : j’avais trouvé les miens. Des compatriotes qui me ressemblaient sans me connaître, avec les mêmes colères, les mêmes goûts, le même humour. Tout cela né, paradoxalement, d’une tragédie économique aussi connue sous le nom de Ponzi national que l’État avait patiemment construit, dérobant l’avenir de toute une génération. Ces soirs-là, dans le tumulte, on chantait, on riait, on pleurait. L’espoir avait l’odeur de gaz lacrymogène et de café turc. Le temps d’un instant, le pays semblait réparé. Puis tout s’est tu. Les places se sont vidées, les divisions anciennes ont repris leur place, la vie a continué comme si de rien n’était. La thawra s’est éteinte, mais elle a laissé une empreinte : la preuve, peut-être, que le Liban a encore, enfoui quelque part, le désir d’un espace commun.

Centre-ville de Beyrouth pendant la « Thawra » d’octobre 2019. Crédits: Houssam Mehfara. 

Une question de dignité urbaine

Le Liban cumule des fragilités extrêmes : crise de l’Etat, crise économique, crise sociale… Mais la question de l’espace public n’est pas un luxe que l’on s’offre quand tout le reste fonctionne. Elle touche au cœur de ce que la ville promet : une dignité partagée, indépendamment des revenus et des passeports. On sait ce que coûte son absence : replis communautaires, repli dans des enclaves marchandes, sentiment d’étrangeté chez soi. 

À Beyrouth, quelques expériences aux allures banales - une place de quartier rendue aux enfants, un front de mer traversable sans payer, un parc ouvert sans conditions - montrent qu’une autre voie est possible. Elle ne cherche pas à produire des images spectaculaires, mais à recréer des liens : des salutations du soir, des habitudes, des rendez-vous. La corniche demeure un bastion de ce que la ville produit comme espace partagé : tant qu’elle demeurera continue, gratuite et hospitalière, Beyrouth se donnera à voir comme une ville vivante, où l’on partage sans protocoles une même ligne d’horizon. Reste à faire infuser cette logique ailleurs, sur une place trop vide, sous un pont trop bruyant, le long d’un trottoir malmené. 

L’espace public libanais n’a jamais été un don ; c’est une conquête patiente. Et s’il fallait résumer l’enjeu en un chiffre, ce serait celui-ci : passer de 0,8 m² à 9 m² d’espaces verts par habitant, non pour flatter des standards des agences onusiennes, mais pour rappeler que les parcs sont le meilleur moyen de lutter contre la segmentation urbaine et de mettre en commun des espaces accessibles à tous.

 

Pour aller plus loin :

  • Pourquoi le projet d’aménagement à Mar Mikhaël a été stoppé ? Le Beyrouth Urban Lab nous répond : https://beiruturbanlab.com/en/Details/1947
  • Sur l’espace public dans les villes au Liban : Nazzal, M. and Chinder, S. (2018) “Lebanon Cities’ Public Spaces”, The Journal of Public Space, 3(1), pp. 119–152 

 

 

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