"La Syrie n'est pas en transition, c'est une prise de pouvoir" 

Victor Jardin - 09/03/2026.

Entretien avec Firas Kontar, essayiste franco-syrien et auteur de Syrie, la Révolution impossible. Il milite pour les droits humains et contribue régulièrement à des médias francophones sur les questions syriennes et moyen-orientales.

Né en France et ayant grandi en Syrie, Firas Kontar a suivi de près, depuis 2011, l'évolution d'un pays plongé dans quatorze années de guerre civile. Militant pour les droits humains, chroniqueur et auteur, il décrypte pour nous la nature réelle du pouvoir installé par Ahmad al-Charaa depuis la chute de Bachar al-Assad, les fractures communautaires qui persistent, et les maigres perspectives d'une réconciliation nationale.

Firas Kontar. Crédits: Firas Kontar.

Pourriez-vous vous présenter ainsi que votre parcours, et nous expliquer les raisons de votre engagement pour la protection des droits de l'homme en Syrie ?

Firas Kontar : Je suis né à Besançon. Mon père y effectuait une thèse à l'université grâce à une bourse d'études. J'ai passé mes premières années en France — jusqu'au CE2 — avant de partir en Syrie en 1987, où je suis resté jusqu'à mes vingt ans, d’abord le village de Dama, dans la province de Sweida. Puis j'ai également fréquenté l'école française de Damas.

Ce retour a été un choc. J'étais habitué à la relative prospérité de la France et je me suis retrouvé confronté à ce que je décrirais comme un socialisme autoritaire d'État. En même temps, l'école française m'a fait croiser un tout autre univers : celui des enfants du régime, de l'opulence ostensible. Cette tension entre les deux mondes m'a construit. J'ai très tôt voulu comprendre et, à terme, déconstruire cette dictature.

En mars 2011, au déclenchement des printemps arabes, j'étais en vacances avec des amis. Voyant la Tunisie et l’Égypte basculer, j’ai tout de suite pensé que ces contestations gagneraient la Syrie. J'ai pris un billet d'avion et je suis arrivé en Syrie en avril. Ce que j'ai constaté — les manifestations d'un côté, les préparatifs répressifs du régime de l'autre — m'a conduit à écrire un premier article intitulé « Syrie : Bachar prépare un bain de sang ». J'étais loin d'imaginer que cela annonçait quatorze années de crimes, l'une des pires tragédies de l'histoire contemporaine. Cet article a été la première pierre d'un militantisme journalistique auquel je n'ai plus jamais renoncé.

Mes parents s'inquiétaient pour ma sécurité, j'ai quitté la Syrie assez vite. Je n'ai pu y retourner qu'après la chute d'Assad, en mars 2025. Entre-temps, j'étais parfois allé à la frontière turco-syrienne pour rencontrer des réfugiés et apporter une aide humanitaire, mais je ne pouvais pas aller plus loin.

Rencontre entre Ahmad al Charaa et l'ambassadeur du Sultanat d'Oman en Syrie. Credits: Ministère des affaires étrangères du Sultanat d'Oman.

Quelle est, selon vous, la légitimité du processus politique et constitutionnel mis en place par le nouveau pouvoir ?

Ce n'est pas un processus de transition : c'est une prise de pouvoir. Les médias syriens eux-mêmes ont d'ailleurs quasiment cessé d'employer les termes « gouvernement de transition » ou « pouvoir transitionnel ». Le régime a déployé quelques gestes pour montrer patte blanche à la communauté internationale et faciliter la levée des sanctions — un forum national de deux jours censé symboliser la concertation, une commission pour la justice, une représentation communautaire symbolique dans le gouvernement — mais c'était une façade. Sur le terrain, le HTC (Hayat Tahrir al-Cham) et ses alliés ont progressivement pris le contrôle des institutions et des administrations.

L'empreinte islamiste se fait sentir de façon de plus en plus concrète : le préfet de Lattaquié a contraint à la fermeture de tous les établissements vendant de l'alcool durant le ramadan, sans que l'on sache si cela sera rouvert. À l’université de Homs, ville mixte, la consommation pendant le ramadan a été interdite. Dans certaines régions, des restrictions ont été imposées sur le maquillage des femmes. Il ne s'agit pas de mesures anodines : on voit à l'œuvre une volonté de faire coïncider l'identité syrienne avec l'islam sunnite.

Cette entreprise passe aussi par la réécriture de l'histoire nationale. La date du 6 mai, jour des martyrs, commémorait l'exécution par l'empire ottoman d'une vingtaine d'intellectuels syriens — une date rassemblant toutes les communautés autour d'une fête nationale partagée. Aujourd'hui, ces figures qui ont été exécutés et qui appelaient à l’indépendance du pays sont considérées avec méfiance par le nouveau pouvoir. Le 6 mai n’est plus férié depuis la signature d'un décret présidentiel de l’actuel président. Le cas de Sultan Bachar el-Atrache, chef druze de la grande révolte syrienne de 1925 contre le mandat français, est symptomatique : quand les troupes du gouvernement sont entrées dans Sweida, elles piétinaient et brisaient son portrait accroché dans de nombreuses maisons.

 

Peut-on établir des continuités entre le régime de Bachar al-Assad et celui d'Ahmad al-Charaa, ou la rupture est-elle totale ?

Les forces de sécurité et l'armée ont été formellement dissoutes et remplacées par le HTC et ses alliés, principalement des groupes rebelles sous influence turque et des factions islamistes. C'est une institution entièrement nouvelle, mais elle pose un problème fondamental : elle ne représente en rien la diversité syrienne. Héritière de milices forgées par quatorze ans de guerre, cette armée sert à maintenir le pouvoir par la force, non par la légitimité, exactement comme sous Assad. L'armée ne protège pas les Syriens ; elle protège le régime.

Pour le reste des institutions, les structures ont été conservées mais les dirigeants remplacés : ministère de la Culture, de l'Instruction publique, entreprises publiques. Ahmad al-Charaa a également constitué un parlement, nommé en partie directement par lui (70 membres) et en partie par une commission de grands électeurs qu'il a lui-même désignée (les 130 autres, dont 119 seulement ont pu être élus en raison des troubles dans le nord-est et dans le sud). Depuis son installation, ce parlement ne s'est jamais réuni. Il ressemble davantage à un outil pour récompenser des fidèles qu'à une institution délibérative.

Le ministre des Affaires étrangères, par exemple, n'a d'autre qualification que d'être un soldat loyal d'al-Charaa depuis les premières heures de la rébellion. Il supervise, à travers un bureau politique opaque, une partie de la gestion de l'État. On est très loin du gouvernement de transition mis en place par de Gaulle à la Libération, qui réunissait communistes, gaullistes, représentants de toutes les sensibilités, et posa les bases de la Sécurité sociale. En Syrie, les partis politiques demeurent interdits, en attente d’une loi qui régit la vie politique, c’est ce qu’affirme le gouvernement. Il n'y a pas de débat sur la forme que devrait prendre l'État.

 

Comment ce régime peut-il évoluer à moyen terme ? Quel cadre politique permettrait une meilleure intégration des différentes communautés ?

Je ne crois pas qu'il soit capable de se réformer. Sa stratégie est de se légitimer vers l'extérieur plutôt que vers l'intérieur. Le soutien de l'administration Trump lui offre un raccourci commode : « Nous sommes validés par la première puissance mondiale, donc Syriens, soumettez-vous. » Quatorze ans de lutte pour plus d'inclusivité ont donc abouti au même résultat : un régime autoritaire qui cherche sa légitimité à l'étranger.

On observe cette absence d’ouverture et de dialogue à travers les événements qui ont secoué la province à majorité druze de Sweida durant l’été 2025. Avant l’invasion barbare de la province druze, une majorité de sa population était plutôt favorable au gouvernement de transition. Mais les massacres contre les alaouites de mars 2025 ont constitué une source d’inquiétude profonde vis-à-vis du nouveau pouvoir. Et au lieu de s’ouvrir et d’offrir des garanties sécuritaires aux minorités, le pouvoir a voulu s’imposer par la force en envoyant ses troupes dans la province. Le président a profité de tensions entre les druzes et les bédouins pour déployer ses combattants en prétextant vouloir s’interposer. Et le scénario du pire s’est réalisé, les troupes constituées d’islamistes ont massacré des centaines de civils druzes, des femmes ont été violées avant d’être exécutées. Trente-cinq localités ont été pillées et brûlées. Dans mon village à Sweida, tout a été pillé et détruit par les forces du gouvernement, alors même qu'il n'y avait eu aucune résistance armée. 

Le régime impute cela au cheikh al-Hajri, présenté comme pro-israélien, transformant ainsi un problème social en querelle politique. Vingt-trois membres de ma famille ont été tués. Comment entendre le discours qui attribue ces violences à un cheikh sécessionniste ? Ce gouvernement a été incapable de voir la profonde blessure sociale et la déchirure provoqué contre une communauté de la société syrienne. 

J'ai proposé un plan de sortie de crise pour la province de Sweida, réunissant des personnalités attachées à l'unité syrienne. Le gouvernement a refusé : il ne veut ni présenter d'excuses officielles ni retirer ses troupes. Il négocie avec Israël, non avec nous. Netanyahu a saisi l'occasion des massacres de Sweida pour créer une zone tampon démilitarisée. C'est ici que se révèle la limite d'une légitimité fondée sur la reconnaissance internationale : le pouvoir se soumet à un acteur extérieur plutôt que de faire des compromis avec ses propres citoyens. On retrouve la même logique avec l'influence turque au nord.

 

Quels étaient les grands axes de votre plan de sortie de crise pour Sweida ?

À court terme, le plan repose sur trois piliers : la sécurité, la justice et la réconciliation. Il prévoit d'abord le retrait des forces gouvernementales de la province, accompagné d'un programme de reconstruction et d'indemnisation pour les habitants déplacés, Druzes comme Bédouins. Sur le plan sécuritaire, l'intégration volontaire de combattants druzes dans l'armée et la police est conditionnée à un strict filtrage : aucun antécédent judiciaire, aucune loyauté envers l'ancien régime, et un cantonnement exclusif à la province. Les armes lourdes restent en caserne ; la police ne circule qu'avec des armes de poing. Sur le plan judiciaire, des tribunaux indépendants jugeront les responsables de crimes, et les médias publics auront l'obligation de documenter les violations commises, des deux côtés. Enfin, les discours de haine confessionnelle seront explicitement criminalisés.

À moyen terme, le plan prévoit des élections locales dans les deux ans pour doter la province d'un conseil de gouvernorat disposant de compétences réelles en matière d'infrastructures, de politique sociale et de développement économique. L'ouverture d'un passage frontalier avec la Jordanie viendrait dynamiser l'économie régionale. À horizon cinq ans, trois nouvelles facultés — agronomie, énergies renouvelables, médecine — ancreraient le développement dans la durée. L'idée centrale est de rétablir la confiance par des garanties concrètes et vérifiables, non par des promesses.

 

Quel est l'état de la liberté d'expression et du rapport entre État et société civile aujourd'hui en Syrie ?

L'État est présent, mais il subsiste encore une certaine liberté d'expression, héritage de la révolution. Elle tend cependant à s'effriter. Les médias officiels, comme le journal Al-Thawra ou l'agence de presse Sana, reprennent systématiquement les éléments de langage du pouvoir. Les individus peuvent encore s'exprimer sur les réseaux sociaux, mais leur visibilité est sans commune mesure avec celle de l'appareil d'État. Par ailleurs, l’insécurité augmente pour les journalistes. Je pense notamment à un journaliste alaouite tué en février 2026 pour avoir critiqué le gouvernement sur Facebook.

Un réflexe malheureux s'est installé : beaucoup de militants de la révolution soutiennent désormais le gouvernement simplement parce qu'il est arabe sunnite. Ils refusent de voir le sectarisme à l'œuvre, parce qu'eux-mêmes ne craignent pas pour leur sécurité personnelle. La diaspora syrienne aux États-Unis est aussi devenue un soutien inconditionnel à ce gouvernement, le percevant comme le représentant légitime de la majorité arabe sunnite.

Cela a été favorisé par un récit attribuant le martyr vécu par les syriens durant les 14 années de Révolutions aux minorités.  Pourtant, le récit selon lequel le régime d'Assad était « le gouvernement des minorités » est un mensonge. Assad s'appuyait sur des alliances claniques diverses, la bourgeoisie sunnite d'Alep en a longtemps été un pilier. Il n'a instrumentalisé la protection des minorités qu'à partir de 2011, pour les rallier à lui face à la révolution. Beaucoup de jeunes chrétiens, alaouites et druzes avaient fui par opposition politique. Et à partir de 2011 ils se cachaient pour échapper à l'enrôlement forcé dans son armée.

Grande mosquée d'Alep. Credits : Vyacheslav Argenberg, Wikimédia communs

Quelle est la situation économique un an après la chute du régime de Bachar al-Assad ?

La Syrie s'appauvrit. Le Qatar finance quelques infrastructures, notamment dans le secteur électrique, et les précipitations de cette année ont amélioré l'approvisionnement en eau. Mais pour le reste, la situation régresse. Une nouvelle caste s'installe au pouvoir, capte et distribue quelques ressources, passe des accords avec des hommes d'affaires, mais cela ne profite qu'à une infime partie de la population, de plus en plus déconnectée d'une majorité vivant dans la misère.

Après quatorze ans de guerre, il aurait fallu une grande conférence internationale de donateurs. Il n'y en a pas eu. Le pouvoir attend les investissements du Golfe, mais ils ne sauraient répondre aux besoins fondamentaux d'une population qui a faim. On voit des queues pour les bombonnes de gaz. Les grands projets symboliques dont rêve le gouvernement ne sont pas la priorité des Syriens ordinaires. 

Il fallait relancer l’agriculture paysanne, encourager le retour et le développement des artisans… Au lieu de cela, le gouvernement a annoncé des méga projet totalement déconnectés de la réalité syrienne : une cité média, une Trump tower et son golf… L’amélioration aujourd’hui est surtout visible sur le réseau électrique, mais la fin des subventions d’État décrétée par le gouvernement de transition pèse lourd dans le budget des ménages vivant déjà dans la misère…

 

Après quatorze années de guerre, les Syriens aspirent-ils encore à vivre ensemble, ou les fractures entre communautés sont-elles devenues insurmontables ?

Pour commencer à construire des ponts, il faudrait que les violences cessent alors qu’elles sont encore quotidiennes. Dans la région de Homs, des hommes armés à moto exécutent des civils chaque jour. Dans cet environnement de vendetta et de vengeance, comment parler d'apaisement ?

Le gouvernement a organisé ce qui ressemblait à un tribunal après les massacres sur la côte alaouite. Mais les ONG ont documenté l'absence totale de volonté de punir les vrais responsables, qui occupent des postes au ministère de l'Intérieur. La seule politique réelle du régime envers les minorités, c'est la soumission par la force. On retrouve la même dynamique que celle observée après la chute de Saddam Hussein en Irak, quand une partie des nouvelles élites chiites ont laissé la haine communautaire guider leur exercice du pouvoir.

 

Êtes-vous plus optimiste pour la jeunesse syrienne ?

J'ai peur que si la jeunesse ne manifeste pas un mécontentement fort et organisé, on glisse vers une république qui utilise la religion pour légitimer un pouvoir autoritaire. Beaucoup de jeunes sont prêts à accepter cette direction, traumatisés par quatorze années de guerre. Je comprends la fatigue et l'envie que quelqu'un prenne les rênes. Mais c'est précisément ce désespoir que le régime exploite.

J'ai passé quatorze ans à documenter et dénoncer les crimes d'Assad. Aujourd'hui, je ne peux pas me ranger derrière ce nouveau pouvoir qui divise, qui considère les minorités comme responsables de leurs propres malheurs et qui est animé par un esprit de vengeance. Je veux retourner en Syrie. Mais je reçois de nombreuses menaces : on m'accuse d'être un agent d'Israël, un traître. Je ne sais pas si ce retour sera possible de sitôt, bien que ce soit mon souhait le plus profond.

 

Pour aller plus loin: 

Firas Kontar, Syrie, la Révolution imposible., Éditions Aldéia.

Tribune de Firas Kontar pour Le Monde : « Après la chute de Bachar Al-Assad, il aurait fallu panser les plaies béantes laissées par treize années de guerre » .

 

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