La langue arabe est-elle en danger ? (1/2)
18/12/2025
Le fusḥa, langue standardisée commune aux 22 Etats de la Ligue Arabe est un cas linguistique singulier dans le monde. Celui-ci est une langue “officielle”, par opposition aux langues “parlées”, les dialectes. En effet, le fusḥa est principalement utilisé en politique ainsi que dans les médias et la littérature. En parallèle, chaque pays possède son dialecte distinct, c’est ce dernier que parlent les peuples arabes.
Pourtant, dans le cadre de la journée internationale de la langue arabe, il importe de se questionner sur le potentiel recul de ce fusḥa qui, bien que souvent opposé aux dialectes, pourrait surtout perdre du terrain face aux langues étrangères telles que l’anglais, le français, l’allemand, … En effet, il n’est plus rare de rencontrer des arabophones qui délaissent leur propre langue au profit d’une langue étrangère pour des raisons professionnelles ou de statut social.
Dans ces deux entretiens miroirs nous interrogerons Qoutaiba Mardam Bek et Tarek Abouelgamal, tous deux professeurs d’arabe en France, sur la réalité de ce recul du fusḥa, les raisons qui peuvent l’expliquer ainsi que d’éventuelles réponses à celui-ci.
“Le dialecte n'est pas une menace pour l'arabe, il en est l'âme vivante”.
Entretien avec Qoutaiba Mardam Bek.
Pour Qoutaiba Mardam Bek, enseigner l’arabe n’est pas simplement une profession, c’est un héritage. Descendant de poètes, il a passé sa vie à naviguer entre la beauté classique du fuṣḥā et la vitalité des dialectes. Dans cette conversation, il revient sur son parcours personnel, les défis de l’enseignement de l’arabe et l’évolution de la relation entre langue, identité et société.

Logo de la journée internationale de la langue arabe. Crédits: Mustafa Wahhudi.
Al Mawja : D’où est venu votre volonté d’enseigner l’arabe ?
Ma passion pour l’arabe vient de ma famille. Mon père et mon grand-père étaient tous deux poètes et ils voulaient que j’excelle dans la langue. Dès mon plus jeune âge, j’ai été plongé dans la littérature arabe. J’ai lu tous les grands auteurs de la Nahda et développé une grande maîtrise du fuṣḥā, la forme classique de l’arabe. Je me souviens avoir aidé mes camarades avec leurs cours d’arabe et, plus tard, à l’université, j’ai commencé à enseigner aussi à mes amis. Cela m’a naturellement conduit à devenir professeur particulier.
Au début, je rejetais complètement les dialectes. Mon père était très strict concernant le fuṣḥā, et je considérais presque les dialectes comme une forme de corruption de la langue. Mais tout a changé lorsque j’ai commencé à enseigner l’arabe aux étrangers dans des instituts de langue à Damas, puis dans une école pour diplomates. J’ai rapidement compris que, pour mes étudiants, maîtriser le dialecte était essentiel pour la communication quotidienne.
Dans les années 1990, j’avais un ami australien qui avait étudié l’arabe en Égypte et voulait écrire un livre sur le dialecte syrien. C’est alors que j’ai commencé à en voir la richesse et la beauté. J’ai découvert que les dialectes sont comme des miroirs de notre histoire : ils reflètent des influences ottomanes, françaises et bien d’autres encore. Ils sont aussi profondément politiques : ils évoluent avec la société et portent en eux ses transformations.
Entre arabe classique, moderne et coranique, comment définiriez-vous le fuṣḥā ?
Le mot fuṣḥā signifie lui-même “le clair” et “le correct”. C’est la forme de l’arabe la plus proche de la langue du Coran et de la première ère islamique, étroitement liée au vocabulaire du Coran et des hadiths. Mais le fuṣḥā ne couvre pas toujours les domaines plus modernes du savoir ou de la culture, comme les médias ou la technologie. C’est pour cela que “l’arabe standard moderne” a émergé, afin de combler cet écart tout en conservant la clarté du fuṣḥā.
On parle souvent d’un “déclin” du fuṣḥā dans les sociétés arabes. Partagez-vous ce point de vue ?
Malheureusement, il y a une part de vérité. Même avant l’islam, l’arabe existait sous de multiples dialectes, et les poètes des mu‘allaqāt reflétaient déjà cette diversité.
Mais aujourd’hui, la situation est différente : la jeune génération lit beaucoup moins que nous. Quand j’étais à l’école, nous étudiions de la poésie, des romans, et des textes entièrement en fuṣḥā. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes Arabes peinent à exprimer leurs sentiments ou leurs idées en arabe sans s’appuyer sur d’autres langues. Le résultat, c’est une perte de vocabulaire et un affaiblissement du lien avec la langue.

Calligraphie arabe, Al Qarafa. Crédits: Martin Amrouche.
Le fuṣḥā coexiste avec les dialectes dans tous les pays arabes : la relation entre les deux a-t-elle évolué ? Quelle influence les dialectes ont-ils sur le fuṣḥā ?
En réalité, ils se soutiennent mutuellement. On le voit clairement après le Printemps arabe : beaucoup de nouvelles expressions nées dans les dialectes ont enrichi le fuṣḥā.
Par exemple, le terme syrien ṭaafish (issu de l’égyptien ‘aafish, “meubles”) est venu décrire le pillage des maisons par les milices, et le mot s’est largement répandu. Plus récemment, le terme takwi‘ est apparu, signifiant “changer soudainement de direction” ou “faire demi-tour”, et il suit les schémas grammaticaux arabes. C’est un bon exemple de dialecte nourrissant à nouveau la structure du fuṣḥā. C’est un échange vivant.
Les dialectes représentent-ils une menace pour le fuṣḥā ou, au contraire, une richesse ?
Les dialectes sont faits pour la communication : ils évoluent avec le temps et la société. Quand j’étais jeune, certaines expressions dialectales n’existaient pas encore, mais la langue change naturellement. Nous devrions voir cela comme un signe de vitalité, pas de déclin.
La scolarisation des enfants privilégiés dans des institutions étrangères (américaines, françaises, britanniques, allemandes) a-t-elle remplacé la bonne connaissance du fuṣḥā comme marqueur socio-économique ?
Oui, d’une certaine manière. Le marché du travail exige désormais des langues étrangères, et cela façonne l’éducation : les meilleures écoles enseignent des langues étrangères à leurs élèves, ce qui élargit de fait la différence socio-économique entre les classes supérieures et les classes populaires.
Mais les attitudes diffèrent selon les pays. En Syrie, par exemple, utiliser des mots anglais ou français dans une conversation peut être perçu comme prétentieux. Au Liban, c’est l’inverse : beaucoup de jeunes manquent de vocabulaire arabe et passent naturellement aux langues étrangères. Les enfants qui grandissent dans ces écoles vivent dans une bulle autour des classes supérieures, créant des divisions linguistiques au sein de la société.
Dans quelle mesure cela peut-il contribuer à élargir l’écart entre les classes supérieures et le reste de la population, et/ou à l’érosion d’une identité (pan-)arabe ?
C’est possible. Au Liban, par exemple, les langues étrangères ont longtemps ouvert des portes à des opportunités internationales. Il y a un siècle déjà, les gens savaient qu’ils avaient besoin de langues autres que l’arabe pour réussir à l’étranger. Beaucoup de Libanais ont réussi dans leur carrière et la diaspora libanaise est connue pour ses réussites. Cependant, le Liban a longtemps eu du mal à se définir comme pays arabe. Généraliser l’enseignement du fuṣḥā a peut-être aidé le Liban à trouver son identité. Et cela reste une question aujourd’hui : parfois, certains de mes étudiants étrangers sont interpellés par des passants intrigués de voir de jeunes gens apprendre l’arabe, une langue que certains considèrent inutile comparée à l’anglais, au français ou à l’allemand.
Mais en Syrie, l’accent mis par le baathisme sur l’unité arabe a fait que la langue était au cœur de l’identité. La relation à la langue est donc profondément liée au contexte politique et historique.

Calligraphie arabe, mosquée du roi Abdallah I, Amman. Crédits: Martin Amrouche.
Paradoxalement, on observe dans de nombreux pays non-arabophones un regain d’intérêt pour l’apprentissage de l’arabe, de plus en plus valorisé dans le monde professionnel. Comment expliquez-vous cette tendance ?
Pendant des décennies, beaucoup d’Arabes ont associé le progrès à l’Occident, y compris à ses langues. Pourtant aujourd’hui, paradoxalement, on observe un regain d’intérêt mondial pour l’arabe, notamment dans le monde professionnel. Le monde arabe est devenu un pôle économique et culturel ; pour réussir ici, il faut comprendre la langue et la culture qui la sous-tendent.
Cependant, apprendre le fuṣḥā reste difficile pour beaucoup d’étudiants arabes car les méthodes d’enseignement sont dépassées. Depuis que j’étais étudiant, nous utilisons la même approche, très centrée sur l’i‘rāb (la vocalisation et l’analyse grammaticale). C’est épuisant pour les étudiants et cela les décourage d’aimer la langue. Nous relions rarement les cours d’arabe à des sujets modernes qui intéressent les jeunes.
À l’inverse, les supports d’enseignement de l’anglais et du français utilisent des niveaux progressifs, des évaluations et des méthodes communicatives. L’enseignement de l’arabe n’a pas suivi. Cela rend la langue distante, même pour les locuteurs natifs.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis pour raviver le désir des jeunes générations d’apprendre le fuṣḥā ?
La clé est de changer la méthode. Les étudiants doivent aimer apprendre leur langue, pas en souffrir. Il faut encourager la lecture, en particulier les romans contemporains et les jeunes auteurs, et rendre l’apprentissage interactif, grâce à la musique, aux histoires ou à des discussions sur la vie réelle.
Il est aussi essentiel de relier le fuṣḥā aux dialectes : montrer aux étudiants d’où viennent les expressions familières et comment elles se rattachent à la langue classique. Nous avons encore beaucoup d’écrivains arabes talentueux, surtout en Syrie, où la littérature a reflété la douleur de la guerre. Mais j’espère qu’une nouvelle génération écrira sur ses rêves et sa vie quotidienne, pas seulement sur la tragédie.
Enfin, je pense que nous devrions enseigner à la fois le fuṣḥā et les dialectes en lien avec lui à l’école. Ensemble, ils forment l’image complète de ce que nous sommes.