La maladie de la démocratie : repenser l’avenir civique à travers le cas du Liban (1/4).
Victor Jardin - 10/11/2025
Partout dans le monde, la démocratie vacille. Longtemps célébrée comme l’horizon politique ultime, elle apparaît désormais fragile, contestée, parfois vidée de sa substance. De Washington à Varsovie, de Tunis à Ankara, la polarisation s’intensifie, les mouvements extrémistes gagnent du terrain, les classes moyennes s’érodent, et le socle commun de valeurs civiques qui soutenait jadis la vie démocratique semble se dissoudre. Les institutions peinent à suivre le rythme des transformations sociales ; la politique, réduite au spectacle, échoue trop souvent à produire du sens ou des solutions.
Le Liban n’échappe pas à cette crise — il en offre même un miroir grossissant. Des décennies de clientélisme, de corruption et de paralysie institutionnelle ont miné la confiance publique jusqu’à la moelle. Le soulèvement de 2019, la Thawra, a incarné un cri pour la dignité et la reddition des comptes, tout en révélant la profondeur du mal structurel. Ce qui a suivi a laissé nombre de Libanais se demander si la réforme restait possible dans un système à la fois confessionnel et oligarchique.
Et pourtant, malgré l’épuisement et la fragmentation, quelque chose persiste. Un contrepoids au système se construit, formé de la société civile, de mouvements réformistes et de membres d’une vaste diaspora refusant de céder au désespoir. Ces acteurs expérimentent de nouvelles formes de participation politique, repensent le lien entre citoyens et État, et tentent de reconstruire l’idée du bien commun dans un contexte où celui-ci a été confisqué depuis longtemps.
Cette série de conversations explore cet espace fragile mais vital où se rencontrent encore l’espoir, la réflexion et l’action. Chaque entretien aborde la crise démocratique sous un angle différent. Ensemble, ces voix esquissent les contours d’une question qui dépasse le Liban : que reste-t-il de la démocratie lorsque les institutions vacillent, et la société peut-elle la réinventer par le bas ?

Mosquée Mohammad al Amin dans le centre-ville de Beyrouth au début de la Thawra. Crédits : Houssam Mehfara
“Sans une vision partagée et inclusive, le Liban est une nation condamnée.”
Entretien avec Layal Beyhum
Fondatrice de l’initiative The Lebnene Ele, experte des questions de jeunesse, de genre, d’éducation et de participation civique, Layal Beyhum incarne une génération d’activistes libanais déterminés à retisser les liens entre citoyens et institutions, y compris au sein de la diaspora. Dans cet entretien, elle revient sur l’héritage du soulèvement de 2019, la désillusion qui s’en est suivie, et le rôle décisif que la diaspora pourrait jouer dans la construction d’un « nouveau Liban ».
AL MAWJA: Comment s’est vécue la révolution sur le terrain ? Était-elle vraiment spontanée ?
Layal Beyhum: Aucune mobilisation ne l’est totalement. Mais dans le cas de la Révolution du 17 octobre, la majorité de ceux qui sont descendus dans la rue l’ont fait spontanément, sans savoir qu’une coordination préalable existait. À l’époque, j’étais encore étudiante en sciences politiques. J’avais des amis dans différents partis et j’assistais parfois à leurs réunions par curiosité. Je me souviens d’une rencontre début octobre où l’idée d’une manifestation à Beyrouth avait été évoquée.
Quelques jours plus tard, après les incendies dévastateurs et l’annonce absurde d’une taxe sur les appels WhatsApp, la colère a éclaté. Les gens se sont rassemblés à Beyrouth, puis dans d’autres villes comme Tripoli. En quelques heures, la contestation s’est étendue à tout le pays.
Les premières semaines furent extraordinaires. Des Libanais de tous horizons se retrouvaient dans la rue, partageant repas, slogans et un sentiment inédit de soulagement. Des mères apportaient des plats faits maison, des familles applaudissaient depuis les routes. L’autoroute reliant le nord au sud fut bloquée par des militants qui y installèrent des tentes pour empêcher sa réouverture tant que le Parlement ne serait pas dissous : un geste hautement symbolique d’unité nationale et de volonté de réforme.
Mais peu à peu, les partis traditionnels ont récupéré le langage et la visibilité du mouvement — ce que nous appelions « rekbo l-mawje » (« ils ont surfé sur la vague »). Cette récupération a sapé la crédibilité de la Thawra et découragé ceux qui y voyaient une chance de changement réel. Faute de leadership clair ou de revendications unifiées, le mouvement a perdu son cap. L’unité initiale s’est fragmentée, la mobilisation s’est essoufflée, et les anciens discours politiques ont repris le dessus.
Moins de deux mois plus tard, la livre libanaise s’effondrait, les banques gelaient les avoirs, puis la pandémie frappait. Les salaires disparaissaient, le couvre-feu s’imposait, et l’énergie collective se repliait vers la survie. Beaucoup sont rentrés chez eux, suspendus entre l’épuisement et l’espoir fragile qu’un jour, cette unité pourrait renaître, mieux organisée.
AL MAWJA: Et la diaspora dans tout cela ?
Layal Beyhum: Elle a prouvé au monde qu’elle restait concernée et impliquée, et que sa voix comptait autant que celle des Libanais restés au pays. L’organisation des manifestations fut décentralisée mais coordonnée. Des partis traditionnels comme les Forces libanaises ou les Kataëb ont relayé l’élan à l’étranger, notamment lors du rassemblement du Trocadéro à Paris, mais la majorité des participants ignoraient qui en était à l’origine. Ce qui comptait, c’était le sentiment d’unité : qu’on soit à Beyrouth ou à Berlin, tous réclamaient la même chose : la dignité, la responsabilité et un État qui fonctionne.

Rassemblement de la diaspora libanaise sur la place du Trocadéro à Paris, Octobre 2019. Credits: The 961.
Les réseaux sociaux furent l’arme la plus puissante. Ils abolirent les frontières, faisant résonner les chants des places libanaises jusque dans les rues de Paris, New York, Sydney, Montréal ou São Paulo. Pour la première fois, le Liban n’était plus cantonné à la nostalgie de sa cuisine ou de sa musique : il devenait un battement politique mondial exigeant la transformation d’un système paralysé.
Puis vint le 4 août 2020. L’explosion du port de Beyrouth anéantit le peu d’espoir qui restait. L’enquête fut bloquée, la colère se mua en douleur. Beaucoup dans la diaspora se replièrent vers les envois d’argent et l’aide humanitaire, mais le lien émotionnel avec la révolution s’était brisé. Le ton changea : de « nous pouvons réparer ce pays » à « ils nous ont tués de l’intérieur ».
AL MAWJA: Cette expérience a-t-elle changé la manière dont la diaspora perçoit la politique libanaise ?
Layal Beyhum: Cela dépend des personnes et de leur ouverture au dialogue. À Paris, j’ai participé à des tables rondes réunissant des gens de tout l’éventail politique, organisant des discussions intergénérationnelles et des soirées-débat. On y échange, on y contredit, avec respect — chose presque inexistante au Liban, où la peur et les divisions héritées étouffent tout espace de débat.
Pourtant, parmi les jeunes de la diaspora, quelque chose a changé. On observe une curiosité renouvelée, une envie de comprendre ce qui se passe, de suivre les actualités, d’assister à des conférences. La politique est redevenue un sujet de conversation. Au Liban, en revanche, la survie quotidienne laisse peu de place à l’engagement civique.
Cette montée en conscience inquiète le pouvoir. Nabih Berri, le président du Parlement, tente d’ailleurs de restreindre les droits de vote de la diaspora. Pourtant, des collectifs libanais se multiplient à travers l’Europe, les Amériques et le Golfe, menant un travail de plaidoyer et de lobbying international. Ils deviennent peu à peu une force politique.
Et dans ce contraste même, il y a une lueur d’espoir : le dialogue qui émerge à l’étranger pourrait, un jour, se reconnecter aux dernières braises de résilience restées au pays. C’est là l’évolution majeure du lien entre le Liban et sa diaspora : d'un lien nostalgique vers un lien conscient, politique et déterminé à reconstruire.
AL MAWJA: Beaucoup de jeunes Libanais, au pays comme à l’étranger, se disent désabusés. Comment restaurer la confiance en la politique ?
Layal Beyhum: « Optimiste » est un mot fort. Honnêtement, comment voterons-nous aux législatives de 2026 ? La diaspora jouit encore de droits politiques réduits, voire inexistants. Peu de choses, pour l’instant, inspirent un véritable espoir.
Mais des actions non violentes émergent. Des groupes de jeunes s’organisent, tissant des liens avec les générations précédentes à l’étranger. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une victoire symbolique. Quelque chose qui prouve que le système peut être défié. Si la diaspora obtenait des droits électoraux égaux, si Nabih Berri levait les restrictions qui la réduisent au silence, ce serait un tournant historique.
Pour rétablir la confiance, la représentation doit d’abord devenir réelle. L’égalité politique de la diaspora restaurerait l’idée que la citoyenneté dépasse les frontières : que chaque voix libanaise, où qu’elle se trouve, compte autant que les autres.
AL MAWJA: Le vote de la diaspora reste souvent marginalisé ou instrumentalisé. Comment lui redonner son véritable poids politique ?
Layal Beyhum: Ce n’est pas si compliqué. Le Parlement pourrait voter cette égalité dès demain s’il le voulait. Le terrain est prêt : 79 députés ont déjà signé un document soutenant la réforme. Mais Nabih Berri refuse de la soumettre. Le Liban ne fonctionne pas comme un État, mais comme une mafia qui se protège elle-même. Le Premier ministre pourrait agir, mais il est submergé par les crises.
C’est pourquoi la pression doit venir de l’extérieur — non pas des puissances étrangères, qui ont contribué à la fragmentation du pays, mais de « notre extérieur intérieur » : ceux qui ont dû partir pour vivre mieux. La diaspora a le nombre et la légitimité pour peser, mais elle doit s’organiser. Sa force ne réside pas seulement dans ses transferts d’argent ou ses actions humanitaires, mais dans sa capacité à redéfinir la responsabilité politique à distance. Le changement viendra non d’un décret, mais d’une affirmation collective : la représentation est un droit, pas un privilège.
AL MAWJA: Si vous deviez définir trois priorités pour que la diaspora contribue réellement à un « nouveau Liban », quelles seraient-elles ?
Layal Beyhum: Premièrement, une vision claire et partagée. Quelles sont les valeurs fondamentales du Liban ? Quelle société voulons-nous construire ? Quelles actions concrètes entreprendre ? Autant de questions que la diaspora doit se poser ensemble. Il faut bâtir des réseaux coopératifs et interconnectés, non compétitifs. Trop d’initiatives s’épuisent dans l’ego : tout le monde veut diriger, peu veulent collaborer. L’ego est notre principal obstacle.
Deuxièmement, une action de lobbying unifiée. Pas d’efforts dispersés, mais une alliance mondiale parlant d’une seule voix. Le changement ne viendra pas, pour l’instant, de l’intérieur du pays — les institutions sont trop compromises. Il viendra de ceux qui, à l’extérieur, ont encore la liberté et les moyens d’agir.
Troisièmement, bâtir des ponts solides entre la diaspora, les institutions et la nouvelle génération. Investir dans l’éducation civique, la formation aux politiques publiques et la littératie médiatique, pour que les jeunes — au Liban comme à l’étranger — comprennent le fonctionnement des systèmes et la manière de les influencer. Créer aussi des plateformes numériques reliant chercheurs, militants et professionnels à travers le monde, pour faire circuler savoir et stratégie.
L’avenir dépend de la transformation de la diaspora en une force globale, organisée, informée et politiquement compétente. Si une vision partagée, un lobbying coordonné et une nouvelle génération d’engagés se rencontrent, alors la diaspora deviendra la boussole du Liban.