La nécropole d'al-Qarafa en péril : comment l'Etat égyptien participe à la destruction de son propre patrimoine.
Martin Amrouche, 01/10/2025.
Le quartier d’al-Qarafa, nécropole historique de la capitale égyptienne est en péril. Pour cause, le régime du Maréchal al-Sissi a ordonné la destruction de pans entiers de ce cimetière monumental afin de relier le centre du Caire à sa nouvelle capitale chimérique. Aussi connu sous le nom de “Cité des Morts”, le quartier mêle sépultures et habitations où vivent plusieurs centaines de milliers d’égyptiens, le plus souvent défavorisés. Ces projets de destruction menacent non seulement les sépultures de nombreuses familles, une part importante de l’héritage historique pluri centenaire du Caire mais aussi une population déjà marginalisée.

Le dôme du complexe funéraire du sultan Qaitbay, érigé en 1474, est considéré comme l'un des joyaux de l'art mamelouk. Crédits : Martin Amrouche
Aux origines d’al-Qarafa
La création de la nécropole d’al-Qarafa remonte au 7ème siècle, à la suite de la conquête arabe de l’Egypte par ‘Amr ibn al-’As. Le nom d’al-Qarafa viendrait de la tribu yéménite des Banu Qarafa, ancienne occupante de ce qui deviendra le principal cimetière de la capitale égyptienne. Lors de la création de la ville d’al-Fustat (ancêtre du Caire moderne), cet espace niché entre la ville et la montagne d’al-Moqattam fut choisi pour abriter un cimetière. Sa nature désertique, peu propice à l’habitation, avait pour avantage d’accélérer la décomposition des cadavres, limitant ainsi les risques d’épidémies.
En parallèle du développement d’al-Fustat, première capitale administrative de l’Egypte musulmane qui sera supplantée par le Caire autour du 10ème siècle, la nécropole d’al-Qarafa gagna en importance et en prestige au gré des personnalités qui s’y faisaient enterrer. L’édification du mausolée de l’Imam al-Shafi’i, érudit musulman et fondateur de l’une des quatre principales écoles de pensée sunnite, au 9ème siècle a notamment fait passer la zone d’un simple cimetière à un lieu de pèlerinage où croyants et théologiens se côtoyaient.
En Egypte plus qu’ailleurs, les sépultures et nécropoles revêtent une importance particulière, les pyramides de Gizeh en étant sûrement l’exemple le plus frappant. Le cimetière d’al-Qarafa ne fait pas entorse à la tradition - comme en témoignent les innombrables mausolées et complexes funéraires édifiés par des sultans, princes et dignitaires dont certains s’apparentent à de véritables palais aux allures monumentales.
La cité des morts, entre sépultures et habitations
Durant le Sultanat mamelouk d’Egypte (1250 - 1517), la partie nord de la nécropole, séparée de la partie sud par la citadelle de Salah ed-Din, est devenue le lieu de sépulture privilégié des sultans et dignitaires. Désireux d’être bien entourés dans l’au-delà, ceux-ci construisaient de riches complexes funéraires composés de mosquées, écoles, palais et ateliers d’artisans où se mêlaient étudiants, théologiens, dignitaires et artisans. Le complexe funéraire du sultan Qaitbay (1416 - 1496), chef d'œuvre de l’architecture mamelouke, en est un parfait exemple avec sa mosquée, son école islamique, ainsi que ses appartements.

Vue du cimetière nord, aussi appelé cimetière des Mamelouks. Crédits : Martin Amrouche
Le nom énigmatique de “Cité des Morts” par lequel elle est connue de certains est le résultat de cette coexistence pluri centenaire entre les morts et les vivants. Ibn Saïd al-Maghribi, historien et géographe andalou du 13ème siècle, décrivit ainsi la nécropole d’al-Qarafa de “belle demeure pour ce monde et pour l’autre” dans ses chroniques de voyage.
A la suite du développement d’autres quartiers du Caire, la Cité des Morts perdit cependant la majeure partie de ses habitants. C’est au gré de l’industrialisation de l’Egypte durant la seconde moitié du 20ème siècle et de l’exode rural qui s’ensuivit, que la nécropole fut de nouveau investie. Jadis lieu de villégiature et de sépultures des principaux dignitaires égyptiens au Moyen-Age, c’est une population rurale et pauvre, exclue des gains de l’industrialisation, qui vint repeupler la Cité des Morts.
Confrontées depuis plusieurs décennies à une grave crise du logement, les autorités du Caire ont vu les quartiers dits “informels” se multiplier aux quatre coins de la capitale. Cette crise puise ses racines dans la privatisation du secteur du logement, résultat de la politique libérale d’ “Infitah” (“ouverture”), implémentée par le président Anwar al-Sadat dans les années 1970, qui mit fin à de nombreux programmes sociaux hérités de son prédécesseur Gamal Abdel-Nasser.
La Cité des Morts est un exemple de cette crise. En effet, de nombreuses familles en quête d’un logement dans la capitale égyptienne se sont tournées vers cet endroit calme et isolé du reste de la ville. Là où de véritables “îlots résidentiels” côtoient les cimetières, certaines familles se sont installées au sein même des sépultures, souvent constituées d’une cour intérieure et d’une pièce couverte. Alors que certains descendants des défunts donnaient leur accord en contrepartie de l’entretien des lieux, d’autres familles s’installèrent sans autorisation, faute d’alternative.

Dans la cité des morts, immeubles et sépultures se côtoient de très près. Crédits : Martin Amrouche
Depuis, le quartier s’est développé et a notamment été relié aux services de base tels que l’eau courante et l'électricité. Sa population est aujourd’hui estimée à près de 2 millions d’habitants, répartis entre les îlots résidentiels et les sépultures. Les habitants d’al-Qarafa soulignent volontiers les avantages qu’offre le quartier. Avec son calme, son emplacement géographique central et la proximité entre ses habitants, la Cité des Morts s’apparente à un paisible village qui contraste avec la mégalopole tentaculaire et frénétique qu’est le Caire. Entre cette vie de quartier, l’artisanat et la splendeur des palais et mausolées, un véritable sentiment d’appartenance et de fierté anime les habitants de la Cité des Morts. Comme Said, fidèle gardien de la mosquée du sultan Barquq depuis 30 ans ou Mohammed, orfèvre depuis 25 ans, il n’y a pas que les tombes qui sont immuables en ce lieu.
Il jouit pourtant d’une réputation péjorative, le nombre de “squatteurs de tombes” ayant été largement exagéré par les médias, faisant oublier que la majorité des habitants vivent dans des immeubles ordinaires. De ce fait, la population d’al-Qarafa est souvent marginalisée par de nombreux égyptiens et étrangers qui y perçoivent un danger imaginaire, la criminalité y étant quasi-inexistante.
Plusieurs initiatives ont récemment vu le jour afin de mettre en valeur l'importance culturelle d’al-Qarafa. L’Union Européenne a ainsi financé plusieurs projets, pour près de 2 millions d’euros, afin de conserver le patrimoine et de développer l’activité artisanale et économique de la partie nord de la nécropole. Le projet MASQ, (“espace multiculturel et artistique de Qaitbay”) organise pour sa part des visites, marchés et concerts autour du complexe funéraire du sultan Qaitbay afin de désenclaver la zone et de l’ouvrir au tourisme. La visite de la reine Letizia au centre multiculturel de Qaitbay, en marge de la venue du roi d’Espagne en septembre 2025, symbolise le regain d’intérêt pour ce joyau du Caire trop longtemps délaissé.

Ahmed, tanneur dans le quartier d'al-Qarafa depuis plusieurs décennies. Crédits : Martin Amrouche
Un patrimoine en péril
Pourtant, cette revitalisation de la partie nord d’al-Qarafa masque le danger qui pèse sur le reste de la nécropole. Désireux de relier la Nouvelle Capitale Administrative au “vieux” Caire, le régime égyptien veut mettre en place un vaste projet d’infrastructure autoroutière long de 50 kilomètres. A mi-chemin entre la nouvelle et l’ancienne capitale, de larges pans de la nécropole figurent ainsi parmi les zones promises à une destruction prochaine. Ce projet s’inscrit plus largement dans la “Vision 2030” du maréchal al-Sissi qui a enclenché, depuis son arrivée au pouvoir en 2014 à la faveur d’un coup d’Etat militaire, un vaste plan de développement urbain à coup de centaines de milliards de dollars. La construction ex nihilo de la Nouvelle Capitale Administrative est le paroxysme de ce gigantisme qui aurait pour objectif de sortir l’Egypte de la pauvreté. Dans les faits, celle que les Egyptiens surnomment ironiquement “Sissi City” est construite avant tout pour protéger le régime militaire, encore traumatisé par la Révolution égyptienne de janvier 2011, en éloignant le centre du pouvoir des quartiers populaires.
Malgré son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979, al-Qarafa est donc menacée par les autorités égyptiennes, celles-là mêmes qui devraient œuvrer à sa conservation et sa revitalisation. Plusieurs centaines de tombes ont ainsi été détruites depuis 2020, le plus souvent de nuit, afin d’éviter d’attirer la curiosité des journalistes et la colère des habitants. Questionnées par l’UNESCO et des organisations de la société civile, les autorités égyptiennes arguent que seules les tombes modernes, dénuées de valeur historique sont ciblées, en contradiction avec tous les rapports qui sont faits de ces destructions. Malheureusement, seules 102 des près de 2,5 millions de tombes présentes dans les cimetières sont officiellement classées “historiques”, permettant au gouvernement égyptien de dérouler sa rhétorique en occultant la présence des tombeaux de personnalités politiques et culturelles majeures.

Dans le cimetière sud, les mausolées laissent peu à peu leur place aux bulldozers. Crédits : Greta Murgia
En réaction à ces destructions, pétitions et condamnations circulent sur les réseaux sociaux et de nombreux Egyptiens s’offusquent de voir leur patrimoine ainsi bafoué par leur propre gouvernement. Mais dans un pays où toute parole critique est violemment réprimée par les autorités, celles-ci restent lettre morte. Dans un simulacre de compromis, le maréchal al-Sissi a consenti en 2022 à la formation d’un panel d’experts afin de s’assurer de la conformité des destructions. Plusieurs de ces experts ont cependant démissionné de ce panel après que le gouvernement ait ignoré leur appel à l’arrêt des travaux.
Bien que dramatique, la destruction de pans entiers d’al-Qarafa n’est pas un cas isolé en Egypte. Privilégiant le profit à court terme et la préservation du régime en place, les autorités font peu de cas de la conservation du patrimoine. Dans ce quartier unique et précieux, ce sont donc les vivants et les morts qui risquent une expulsion violente et définitive.