La maladie de la démocratie : repenser l’avenir civique à travers le cas du Liban (2/4)
Victor Jardin - 17/11/2025
Partout dans le monde, la démocratie est mise à rude épreuve, et le Liban en offre un reflet saisissant. Des décennies de corruption et de paralysie ont épuisé la confiance du public. Pourtant, au cœur de l’effondrement, de nouveaux mouvements civiques et des voix issues de la diaspora continuent de se battre pour le changement.
Cette série explore ces efforts pour reconquérir l’espace politique. Le premier entretien, avec l’activiste Layal Beyhum, s’intéressait à la manière dont la jeunesse et la diaspora libanaises redéfinissent l’engagement civique depuis le soulèvement de 2019 — il reste disponible pour les lecteurs souhaitant le (re)consulter (cliquer ici).
À travers les entretiens qui suivent, la série poursuit une question qui dépasse largement le cas libanais : lorsque les institutions s’effondrent, les citoyens peuvent-ils réinventer la démocratie par le bas ?
“Reconstruire la République libanaise commence par réinventer la citoyenneté”.
Entretien avec Michel Helou
Secrétaire Général du Bloc National, Michel Helou incarne une nouvelle génération de dirigeants réformistes libanais déterminés à rompre avec le système confessionnel et à promouvoir un État civique et responsable. Dans cet entretien, il revient sur les moyens de sortir du clientélisme, les obstacles à la réforme, et explique pourquoi, selon lui, le renouveau démocratique du Liban passe par la reconstruction de la confiance, de la mémoire et de la citoyenneté.

Michel Helou, président du Bloc National. Credits: Bloc National.
AL Mawja: Le Liban est souvent décrit comme une démocratie piégée dans un moule confessionnel. D’où vient, selon vous, cette crise ?
Michel Helou : La difficulté réside dans la transformation de la pratique politique. La plupart des partis libanais sont devenus des chambres d’écho d’influences étrangères et d’identités confessionnelles. Leur principale fonction aujourd’hui est le clientélisme : ils remplacent l’État au lieu de le renforcer. Beaucoup sont les héritiers directs des milices de la guerre civile et tirent leur légitimité de ce passé ; l’un d’eux, le Hezbollah, est né comme groupe armé avant de devenir un parti politique.
Résultat : nous avons un système où la politique sert les identités et les intérêts, pas les citoyens. Notre tâche consiste à restaurer l’idée d’un État au service de tous, également. Cela implique de mettre fin à la culture de l’impunité, de démanteler la logique de patronage et de rendre la souveraineté au peuple — non aux groupes armés ni aux parrains étrangers.
Al Mawja : Le Bloc National est à la fois l’un des plus anciens et des plus récents partis du pays. Comment définiriez-vous son identité aujourd’hui ?
Michel Helou : Le Bloc National a un parcours singulier. Fondé dans les années 1920, il a joué un rôle central dans la vie politique libanaise à travers des figures comme Émile et Raymond Eddé.
Émile Eddé, l’un des architectes de la République libanaise, a défendu l’indépendance du pays et son identité laïque pendant le mandat français. Son fils, Raymond Eddé, a hérité de la direction du Bloc et d’une réputation d’intégrité et de cohérence nationale. Surnommé « la conscience du Liban », il fut l’un des rares dirigeants chrétiens à s’opposer constamment aux milices confessionnelles et à l’ingérence étrangère. Pendant la guerre civile, Raymond Eddé refusa de prendre les armes — un choix de principe qui lui valut des menaces de mort et poussa le Bloc à se retirer de la vie politique.
Nous avons relancé le parti en 2018 sur des bases claires : non confessionnel, démocratique et intégralement financé par des Libanais — sans soutien étranger, sans armes. Notre objectif est de construire un mouvement citoyen capable de transcender les divisions communautaires. La Thawra a donné un nouvel élan à ce projet et a prouvé que cette voie est possible.

Siège du Bloc National dans le quartier de Gemmayze, Beyrouth. Credits: Bloc National.
Al Mawja : Que faudrait-il pour que le Liban passe de l’identité confessionnelle à la citoyenneté ?
Michel Helou : Tout commence par la fin de notre « mentalité de guerre civile ». Il faut désarmer — tous — et mettre fin à la logique des milices. Le Liban doit se libérer de la « guerre des axes » régionale, de l’instrumentalisation par les puissances étrangères. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons imaginer une véritable citoyenneté, fondée sur la paix, interne et externe.
C’est pourquoi la question des armes du Hezbollah ne peut être indéfiniment repoussée. Ni le gouvernement ni l’armée n’assument ce rôle, faute de moyens mais aussi de courage politique. Plus nous tardons, plus le coût sera élevé. Nous l’avons vu en 1990, quand la guerre civile s’est officiellement terminée sans désarmement complet des milices, laissant perdurer une culture de la politique armée sous tutelle syrienne.
Nous l’avons vu encore en 2000, lors du retrait israélien du Sud, célébré comme une victoire mais qui a laissé le Hezbollah installé comme force militaire parallèle. Puis en 2006, avec la guerre contre Israël : plus d’un millier de morts civils, des milliards de destructions, pour une « victoire divine » qui n’a rien changé sur le terrain.
La guerre en Syrie, dès 2011, a plongé le Liban plus profondément encore dans les rivalités régionales, le Hezbollah intervenant militairement au-delà de la frontière et attisant les fractures internes. Et aujourd’hui, en 2023, le pays subit encore les répercussions des escalades régionales — tensions frontalières, effondrement économique, épuisement national. À chaque fois, le Liban paie le prix, notamment la communauté chiite, sans bénéfice réel pour la cause palestinienne.
L’État ne peut plus tolérer un État au-dessus de l’État. Rétablir la souveraineté est la première étape vers la citoyenneté.

Graffiti dénonçant la “mafia” au pouvoir (W. Joumblatt, M. Aoun, G. Bassil, S. Hariri), centre-ville de Beyrouth. Crédits: Victor Jardin.
Al Mawja : Vous insistez souvent sur le lien entre citoyenneté et réforme socio-économique. Quelles en sont les priorités ?
Michel Helou : Sans réforme financière et économique en profondeur, le Liban ne se relèvera pas. Il faut restructurer le système bancaire, comme le prévoit le plan du FMI, en répartissant équitablement les pertes et en auditant les responsabilités. Aujourd’hui, la collusion entre banquiers et politiciens bloque toute reddition des comptes.
Nous devons aussi réformer la monnaie pour restaurer le rôle de la livre libanaise, restructurer la dette publique et surtout rétablir une administration financière fonctionnelle. Prenez l’exemple d’Électricité du Liban : elle nous a coûté à elle seule 45 milliards de dollars de pertes en trente ans. Ces réformes structurelles sont indispensables pour retrouver une marge budgétaire et, surtout, la confiance.
La réforme de la justice est tout aussi cruciale. La responsabilité doit devenir la règle, non l’exception. Ce n’est qu’à cette condition que les citoyens sentiront que la loi les protège tous également et que la politique n’est plus une affaire privée.
Redressement économique, justice sociale et responsabilité publique sont indissociables. C’est ce triptyque qui permettra aux Libanais de se libérer du système féodal-religieux et clientéliste qui les maintient dans la dépendance.

Affiches dénonçant Riad Salamé, ancien gouverneur de la Banque du Liban, Hamra, Beyrouth. Crédits: Victor Jardin
Al Mawja : Au-delà des institutions, que signifie reconstruire la citoyenneté dans les faits ?
Michel Helou : La citoyenneté ne se limite pas aux lois, c’est un sentiment d’appartenance. Nous devons restaurer un destin commun. Cela passe par une mémoire partagée de la guerre civile et une culture de la réconciliation. L’éducation joue ici un rôle central : tant que nous élèverons des générations sans affronter notre passé, nous reproduirons ses divisions.
C’est pourquoi le Bloc National travaille aussi sur des projets liés à l’éducation civique, à la mémoire collective et à la réécriture de notre récit national. Notre vision associe réformes économiques et politiques à une réparation culturelle et sociale.
Al Mawja : La Thawra de 2019 a éveillé une génération, mais laissé une impression de fragmentation. Quelles leçons en tirez-vous ?
Michel Helou : La Thawra a prouvé une chose essentielle : il est possible de faire de la politique en dehors des partis traditionnels. Le mouvement a conduit à l’élection, en 2022, de députés du changement — un moment charnière qui a révélé la vitalité d’une conscience civique nouvelle.
Mais nous arrivons aussi à la fin d’un cycle, amorcé en 2015 avec les manifestations contre la crise des déchets et l’émergence de Beirut Madinati comme expérience politique. En dix ans, ce « mouvement du changement » est passé de l’éveil à la mobilisation et fait désormais face au défi de la structuration. La prochaine étape doit être celle de la maturation : transformer la contestation en projet politique cohérent, fondé sur des mécanismes partagés, l’unité et la profondeur stratégique.
Nous, réformistes, avons appris qu’il ne suffit pas d’avoir de l’enthousiasme : l’organisation compte. Lors des élections de 2022, nous avons payé le prix de la fragmentation. Les forces du changement doivent désormais se coordonner, mutualiser leurs ressources et proposer un programme clair et solide. Le Bloc National est en dialogue avec ces mouvements pour construire précisément cela : une alternative politique crédible, fondée sur des valeurs civiques, un contenu programmatique et une réforme institutionnelle.
Al Mawja : La démocratie libanaise peut-elle survivre sans une refonte constitutionnelle du système confessionnel ?
Michel Helou : Avant de modifier la Constitution, appliquons-la. L’Accord de Taëf prévoit déjà des réformes cruciales : désarmement des milices, indépendance judiciaire, responsabilité politique, décentralisation. Rien de tout cela n’a été mis en œuvre.
Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas le Taëf, mais l’Accord de Doha de 2008, qui a accordé au Hezbollah et à ses alliés un droit de veto sur les décisions gouvernementales. Nous devons clarifier les responsabilités, mettre fin à la culture du « consensus » qui paralyse les institutions, et amorcer une déconfessionnalisation progressive — d’abord dans l’administration, puis au gouvernement, enfin au Parlement.
Mais prudence : abolir les quotas du jour au lendemain risquerait de raviver les tensions. La déconfessionnalisation doit aller de pair avec une mémoire nationale commune et une éducation civique.
Al Mawja : Après tant de déceptions, comment restaurer la confiance entre citoyens et institutions ?
Michel Helou : C’est un processus long. Les gens restent mobilisés, mais la frustration grandit car le changement tarde. Il faut des résultats concrets, des réformes tangibles qui redonnent dignité et foi en la politique.
La diaspora a ici un rôle majeur. Lors des dernières élections, près de la moitié des votes de la diaspora sont allés à des mouvements réformistes ou souverainistes. Il faut préserver cet acquis. Mais les règles parlementaires, dominées par Nabih Berri, continuent de bloquer les initiatives de réforme. Nous ne devons pas abandonner ce combat.
Al Mawja : Beaucoup de jeunes Libanais ont perdu foi en la politique. Quel message leur adressez-vous ?
Michel Helou : L’espoir est l’acte le plus politique qui soit. Je comprends la lassitude — surtout quand le Sud est à nouveau sous les bombes, que des familles sont déplacées, que le pays semble un échiquier au service d’intérêts étrangers. Mais si nous n’agissons pas, rien ne changera.
Comme l’a dit Jean-Yves Le Drian : « Aidez-nous à vous aider. » Il avait raison. Le Liban ne se relèvera que si ses citoyens en prennent la responsabilité, par la participation, la solidarité et la patience. Le devoir de notre génération est clair : reconquérir la citoyenneté et reconstruire la République, pas à pas.