Mort de Saif al-Islam, le clan Qaddafi n'est plus.
Martin Amrouche - 09/02/2026.
Mardi 3 février, Saif al-Islam Qaddafi, fils préféré de Mu’ammar Qaddafi, a été tué à Zintan, dans le nord-est du pays. Abattu par un commando dont les motifs restent inconnus, celui qui avait échappé à la mort à plusieurs reprises était devenu dérangeant pour de nombreux acteurs à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières libyennes.

Saif al-Islam Qaddafi, 2007. Crédits: Hamoom.
Suite à l’annonce de la mort de Saif al-Islam Qaddafi, les réactions étaient partagées dans cette Libye fracturée. Là où des manifestations de joie et même des feux d’artifice ont été rapportés à Misrata, bastion historique de la rébellion de 2011, la tristesse et les pleurs étaient de mise à Syrte, région natale du « Guide » (titre autoproclamé de Mu’ammar Qaddafi).
Les informations concernant l’assassinat de Saif al-Islam n’apparaissent qu’au compte-goutte et restent floues. Un commando de 4 hommes masqués aurait fait irruption dans la résidence de Ajmeri Al-Atiri, chef de la milice locale Abou Bakr Al-Siddiq. Après avoir désactivé le système de vidéosurveillance, indiquant un haut niveau de professionnalisme, le commando a abattu Saif al-Islam et ses protecteurs avant de disparaître dans la nature, sans laisser de trace.
Le procureur général libyen a annoncé dans un communiqué que la justice allait se saisir de l’enquête afin de faire la lumière sur cet assassinat dont les commanditaires restent pour l’instant inconnus.
Saif al-Islam, itinéraire de la dernière figure des Qaddafis.
Mort à l'âge de 53 ans, Saif al-Islam Qaddafi est un personnage dont le parcours atypique illustre bien l’histoire récente et tumultueuse de la Libye. Deuxième fils de Mu’ammar Qaddafi et de sa deuxième épouse, Saif al-Islam a étudié l’architecture à Tripoli avant de poursuivre ses études en Autriche et à la London School of Economics, où il a notamment obtenu un doctorat en 2008.
Très vite, il apparaît comme le promoteur d’un visage acceptable de la Jamahiriya, nom flatteur du régime libyen censé symboliser l'adhésion des masses au Guide et à son projet. A Londres, il donne des conférences sur la démocratie, s’adonne à la peinture et nie toute velléité d’hériter du pouvoir de son père.
Très vite pourtant, il apparaît clair que Mu’ammar Qaddafi place de grands espoirs en son fils qu’il charge d’exporter une image lisse du régime libyen. Saif al-Islam prend alors la tête de la « Fondation internationale Qaddafi pour la charité et le développement » et se met en scène à travers le monde dans un rôle de philanthrope désintéressé. En coulisse, toutefois, une véritable lutte d’influence l’oppose à ses frères, au premier rang desquels Mu’tassim et Khamis qui incarnent l’aile la plus dure du régime Qaddafi.
En effet, Saif al-Islam se construit une image de réformateur et de modernisateur d’une Libye sous le joug de la dictature du Guide depuis 1969. Il joue de manière croissante le rôle d’intermédiaire à l’international, notamment dans le dédommagement des familles de victimes de l’attentat du vol UTA 772, commandité par le régime libyen, dans lequel 170 personnes trouvent la mort. En parallèle, le fils prodigue mène un train de vie sulfureux en multipliant les soirées.

Saif al-Islam Qaddafi durant une réunion publique, Libye. Crédits: Mohammed Hassan.
Il semble gagner en influence auprès de son père et apparaît au tournant des années 2010 comme le successeur tout désigné, au moment où éclate les Printemps Arabe dans la Tunisie voisine. En 2011, quand la contestation gagne la Libye, la façade s’effondre et Saif al-Islam révèle son vrai visage, annonçant des “rivières de sang” aux révolutionnaires qu’il accuse de n’être qu’un ramassis de djihadistes.
Alors que l’OTAN annonce son intervention militaire et que la situation se dégrade, il contacte les chancelleries occidentales et se propose de remplacer son père, promettant des réformes en profondeur. Il l’ignore peut-être, mais le mal est déjà trop profond: les Libyens souhaitent en finir avec le régime de Mu’ammar Qaddafi. Ce dernier est lynché par la foule en octobre 2011, mettant fin à un règne de 42 ans.
Le clan Qaddafi est décimé, ses frères Mu’tassim et Khamis tués. Le sort de Saif al-Islam, en fuite, semble scellé. Il est capturé en novembre de la même année par une milice de Zintan (ennemis historiques des Qaddafis), au sud-ouest de Tripoli et des images de lui sont diffusées, l’air hagard, une partie de sa main droite sectionnée. L'apollon Qaddafi n’est plus que l’ombre de lui-même.
Condamné par la Cour Pénale Internationale pour crimes contre l’humanité, condamné à mort par les tribunaux libyens révolutionnaires en 2015, il échappe pourtant à la justice grâce au calcul politique de la milice Abou Bakr Al-Siddiq qui voit en lui une monnaie d’échange providentielle.
Alors que la Libye se divise de facto en deux gouvernements, celui de Tripoli à l’Ouest et de Benghazi à l’Est, Saif al-Islam se terre et très peu d’informations émanent à son sujet. Il est libéré en 2018 par la milice qui le détenait mais ne quitte pas la région de Zintan, se sachant en danger partout ailleurs. On le dit successivement fou, très pieux, malade; les rumeurs vont bon train. Il saura en jouer par la suite.
En effet, il réapparaît en 2021 dans une interview qu’il accorde au New York Times. Dans celle-ci, il semble métamorphosé, arborant une longue barbe et une tenue tribale, bien loin de l’image de jet-setteur qu’on lui connaissait jusqu’alors. Expert en communication, il se comportera alors en comédien, jouant sur une aura mystique et quasi-messianique soigneusement orchestrée.

Saif al-Islam Qaddafi annonce sa candidature à l'élection présidentielle libyenne, 14 novembre 2021. Crédits : AL24.
Cette même année, il annonce officiellement sa candidature à l’élection présidentielle libyenne de 2021 qui aurait dû être la première de la Libye post-Qaddafi. Cette candidature surprise rebat les cartes et attire la sympathie des nombreux nostalgiques qui, à défaut de regretter le régime Qaddafi, regrettent l’unité du pays et sa stabilité.
Pourtant prévues depuis plusieurs années et appuyées par la communauté internationale, ces élections ne se tiendront jamais, officiellement pour des raisons administratives. Certains avancent cependant que la candidature de Saif al-Islam Qaddafi, annoncé favori par certains sondages, posait problème et serait la raison première de l’annulation des élections.
Un retour qui pose problème
Ce retour providentiel du dernier grand personnage du clan Qaddafi n’arrange personne. La partition de la Libye dans les années suivant la chute du Guide, bien que dramatique pour la population, convient parfaitement à de nombreux acteurs nationaux et internationaux.
Officiellement en conflit, le gouvernement de Tripoli, reconnu par la communauté internationale et dirigé par Abdel Hamid Dbeibah, et le gouvernement de Benghazi, dirigé par le Maréchal Haftar, s'accommodent volontiers du statu quo depuis l’offensive avortée de ce dernier en 2019. En réalité, chacun y trouve son compte, y compris les puissances régionales et internationales.
La Turquie, la Russie, les Etats-Unis, la France, l’Italie, l’Egypte, le Qatar, les Emirats Arabes Unis et bien d’autres sont autants d’acteurs qui soutiennent tel ou tel camps au gré de leurs intérêts, se souciant peu de la réunification de cette Libye riche en pétrole où chacun cherche à ramasser sa part du gâteau.
Ainsi, avec l’assassinat de Saif al-Islam Qaddafi c’est bien le maintien du statu quo qui semble être parachevé. Le 6 février, à Beni Oualid, pour les funérailles de Saif al-Islam Qaddafi, l’ensemble des Libyens, qu’ils haïssent ou adulent l’homme, ont peut-être assisté au report sine die de toute perspective à court-terme de changement politique en Libye. Nombreux sont ceux qui s’en frottent les mains.
Pour aller plus loin :
Martine Laroche-Joubert et Maryline Dumas, L'histoire de Seïf al-Islam Kadhafi, Arte. lien du documentaire