La démocratie sous tutelle : Bourguiba, Ben Ali et l’héritage autoritaire de la Tunisie - 1/3
François Theri - 20/04/2026.
Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s'immole devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid. En quelques semaines, son geste embrase la Tunisie, puis le monde arabe. Pour beaucoup d'observateurs, la révolution qui s'ensuit représente une rupture historique : la chute de Ben Ali ouvre une décennie d'espoir démocratique, avant que Kaïs Saïed ne referme progressivement la parenthèse à partir de 2021. Mais une rupture avec quoi, exactement ?
Depuis son indépendance en 1956, la Tunisie n'a connu qu'une seule logique de pouvoir : un État fort, centralisé, incarné par un homme. Bourguiba d'abord, pendant trente ans. Ben Ali ensuite, pendant vingt-trois ans. Saïed aujourd'hui, qui reproduit avec une étonnante fidélité les réflexes de ses prédécesseurs : la Constitution taillée sur mesure, l'opposition criminalisée, le peuple convoqué mais jamais vraiment consulté. Entre-temps, la courte expérience démocratique des années 2010 apparaît moins comme l'aboutissement d'une transition que comme une anomalie dans la continuité.
Plus d’une décennie après la révolution, la trajectoire tunisienne apparaît marquée par de nouvelles formes de répression. Sous la présidence de Kaïs Saïed, élu en 2019 puis reconduit en 2024, plusieurs figures politiques et intellectuelles ont été condamnées à de lourdes peines, dans un contexte de durcissement du pouvoir et de remise en cause des acquis démocratiques. Parallèlement, la situation économique se dégrade, avec une inflation persistante, des pénuries et une irrémédiable fuite des cerveaux.
Comprendre ce que la Tunisie est en train de redevenir oblige donc à revenir sur ce qu'elle n'a peut-être jamais cessé d'être : un État bâti autour d'un chef, dont la modernité revendiquée a toujours servi, au moins en partie, à justifier l'autoritarisme. C'est cette généalogie que cet article cherche à retracer : de Bourguiba à Ben Ali, des fondations de l'indépendance aux prémices de la révolution.

Monument national de la Kasbah, Tunis. Crédits: Martin Amrouche.
Bourguiba, ou la nation comme œuvre personnelle
La Tunisie s’est affranchie de la colonisation selon une trajectoire singulière au sein du Maghreb. Le leader du Néo-Destour, Habib Bourguiba, s’impose progressivement comme le dirigeant de la nouvelle nation tunisienne, sans que cette accession au pouvoir puisse être pleinement qualifiée de démocratique.
Les premiers jalons du mouvement indépendantiste apparaissent dès les années 1920, avec les premières mobilisations contre le pouvoir colonial et la création du parti Destour. En 1934, une scission interne conduit Bourguiba à fonder le Néo-Destour, en rupture avec les élites traditionnelles proches du Bey, héritier du pouvoir monarchique d’origine ottomane. Ce nouveau parti privilégie une stratégie de mobilisation politique fondée notamment sur la presse, l’opinion publique et la lutte armée.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la Tunisie passe sous le contrôle de la France de Vichy, qui cherche à neutraliser Bourguiba en le déportant. Il est successivement emprisonné puis transféré aux autorités italiennes. À la fin du conflit, il bénéficie d’un retour temporaire en Tunisie, avant d’être de nouveau exilé en 1952 en raison de son engagement en faveur de l’indépendance.
Son retour triomphal le 1er juin 1955 marque un tournant décisif : il obtient l’assurance que les autorités françaises accompagneront un processus d’autonomisation du pays. Cette dynamique aboutit à l’indépendance proclamée le 20 mars 1956, bien que celle-ci demeure initialement encadrée. La consolidation de l’État tunisien se poursuit avec l’abolition de la monarchie beylicale le 25 juillet 1957, puis l’adoption de la Constitution de 1959, qui instaure un régime centralisé et sécularisé.
Toutefois, cette construction politique ne se fait pas sans tensions internes. La Tunisie est traversée par des influences concurrentes — religieuses, panarabes ou encore syndicales et internationalistes — incarnées notamment par Salah Ben Youssef. Ce dernier, compagnon de route des premières heures de Habib Bourguiba devient en quelques années un de ses opposants les plus virulents. Malgré ces divisions, Bourguiba parvient à imposer une ligne pragmatique et à unifier, au moins temporairement, les différentes forces politiques dans la lutte contre le colonisateur. Ce qui différencie Habib Bourguiba de ses pairs arabes des années cinquante est cette pensée politique singulière qui ne s’ancre dans aucun mouvement internationaliste (ni occidentale, ni communiste, ni panarabe).

Bab el bahr, aussi surnommée Porte de France pendant le protectorat français, Tunis. Credits : Victor Jardin
Un modernisme autoritaire et pragmatique.
Cette pensée politique s’articule autour de trois piliers principaux : le nationalisme, le socialisme et la démocratie, inscrits dans une logique pragmatique de construction étatique et de modernisation.
Le nationalisme bourguibien constitue avant tout un projet de construction de l’État, fondé sur la centralisation du pouvoir et l’unité nationale. Il vise à dépasser les divisions internes, qu’elles soient idéologiques (panarabisme, islamisme) ou sociales, afin de consolider un État moderne. Bourguiba s’oppose ainsi à des figures comme Salah Ben Youssef ou Habib Thameur, incarnant des alternatives politiques concurrentes en Tunisie prônant respectivement le panarabisme et le socialisme. Son objectif n’est pas une lutte militaire contre la colonisation, mais une indépendance progressive fondée sur la négociation et la construction institutionnelle. Ce nationalisme se traduit par des réformes profondes : abolition de la monarchie, mise en place d’un régime présidentialiste, sécularisation du droit, modernisation sociale (notamment avec le Code du statut personnel) et contrôle étatique de la religion. Bourguiba adopte une posture singulière en se posant comme interprète du droit musulman, afin de légitimer des réformes progressistes.
Cependant, ce nationalisme ne s’accompagne pas d’un rejet de l’Occident. Au contraire, Bourguiba défend une approche pragmatique, fondée sur une assimilation sélective des modèles européens. Il considère que le contact avec l’Occident peut être un levier de modernisation et d’émancipation. Cette position se manifeste notamment durant la Seconde Guerre mondiale, où il anticipe la victoire des Alliés et privilégie une stratégie de coopération avec la France. Il théorise ainsi une indépendance obtenue par étapes, excluant une confrontation directe en raison du déséquilibre des forces.
Le socialisme constitue le deuxième pilier de sa pensée. Il ne s’agit pas d’un socialisme idéologique, mais d’un instrument au service de la justice sociale et du développement. Bourguiba cherche à corriger les inégalités à travers des politiques publiques : réforme agraire, accès à l’éducation et à la santé, planification économique. Toutefois, l’expérience collectiviste des années 1960 montre rapidement ses limites, conduisant à un réajustement pragmatique. Il rejette les modèles importés et privilégie une approche adaptée au contexte tunisien, fondée sur un « corporatisme autoritaire » combinant intervention étatique et participation encadrée. Le socialisme bourguibien vise ainsi la modernisation économique et sociale, tout en insistant sur la transformation des mentalités, notamment à travers l’éducation et l’émancipation des femmes.
La démocratie chez Bourguiba est pensée comme un objectif progressif et conditionné. S’il affirme son attachement aux principes démocratiques, il considère qu’ils doivent être adaptés à la réalité d’un pays en construction. La priorité est donnée à l’unité nationale et à la stabilité, ce qui justifie le recours au parti unique et la limitation du pluralisme politique. La participation populaire est encouragée, mais dans un cadre contrôlé par l’État et le parti. Bourguiba défend une vision élitiste de la démocratie, estimant que le peuple doit d’abord être éduqué avant de pouvoir exercer pleinement sa souveraineté. L’école devient ainsi un instrument central de formation du citoyen et de consolidation nationale.
Cette philosophie de Bourguiba repose sur un équilibre entre pragmatisme et autorité : un nationalisme modernisateur, un socialisme adapté aux réalités locales et une démocratie envisagée comme un horizon à long terme. Ce modèle vise à construire un État stable et moderne, tout en encadrant étroitement l’expression politique.

Mausolée de Habib Bourghiba. Wikimedia commons.
Un modèle fondé sur le triptyque du chef, de l’État et du peuple.
Le personnalisme politique constitue une dimension centrale de la pensée et de la pratique du pouvoir chez Habib Bourguiba. Il repose sur l’idée que le chef incarne la nation, légitimé par son rôle dans la lutte pour l’indépendance. Cette conception s’inscrit dans une logique où la figure du leader devient indissociable de l’État lui-même. Bourguiba construit ainsi un récit politique dans lequel il apparaît comme le garant des aspirations du peuple, sans nécessairement recourir à des mécanismes formels de consultation populaire. Il affirme notamment que la confiance du peuple lui aurait permis d’accéder naturellement au pouvoir, suggérant une légitimité quasi spontanée et directe.
Cette personnalisation du pouvoir s’accompagne d’une forme de paternalisme politique. Bourguiba considère qu’un chef fort est indispensable pour protéger une nation encore fragile au lendemain de l’indépendance. Il justifie ainsi la concentration du pouvoir par la nécessité de stabiliser les institutions et de moderniser le pays. Dans cette perspective, l’autorité du leader dépasse les cadres juridiques traditionnels : la légitimité de l’État se construit autour de sa personne, et non l’inverse. Comme le souligne François Siino, chercheur au CNRS et spécialiste de la rhétorique Bourguibienne, le leadership bourguibien tend à se situer au-dessus de l’État de droit, incarnant une forme de transcendance politique.
Le personnalisme devient alors un instrument d’unification nationale. Dans un contexte marqué par les divisions internes et l’héritage des structures traditionnelles, Bourguiba estime qu’un centre d’autorité fort est nécessaire pour éviter la fragmentation. Il inscrit son action dans une lecture historique où les échecs passés de la Tunisie résultent d’un manque d’unité. Dès lors, il se positionne comme celui qui inaugure un nouveau cycle politique, fondé sur une temporalité maîtrisée et orientée vers le progrès. L’indépendance et les succès du pays sont ainsi présentés comme le fruit de l’union autour de sa personne, plutôt que d’un projet collectif.
Cependant, cette logique comporte un risque majeur : celui du culte de la personnalité. En se présentant comme l’artisan unique de la libération nationale, Bourguiba marginalise les autres acteurs du mouvement indépendantiste. Il entretient l’idée d’une irremplaçabilité du leader, allant jusqu’à envisager la présidence à vie. Bien qu’il reconnaisse parfois ses limites et la nécessité pour la Tunisie de se passer de lui, il contribue néanmoins à construire un système politique fortement dépendant de sa personne.
Ce paradoxe est au cœur du modèle bourguibien : alors qu’il cherche à bâtir un État moderne et durable, il en concentre les fondements autour d’un leadership individuel. La pérennité de l’État après sa disparition devient dès lors incertaine. Le personnalisme politique de Bourguiba apparaît à la fois comme un facteur de mobilisation et de stabilisation dans un contexte postcolonial, mais aussi comme une limite structurelle à l’institutionnalisation d’un système politique pluraliste et autonome.
Ben Ali, ou la continuité sans le charisme du père fondateur.
Les dynamiques ayant permis à Habib Bourguiba d’accéder au pouvoir en Tunisie se transforment en facteurs de fragilisation à partir des années 1970. Bourguiba néglige les équilibres économiques, et cela finit par le rattraper, le contraignant à explorer de nouvelles stratégies pour assurer ses ressources : rapprochement avec la Libye, tentatives d’exploitation des ressources pétrolières ou encore développement d’industries pétrochimiques, notamment à Gabès. Parallèlement, la dimension autoritaire du pouvoir présidentiel suscite des contestations croissantes, en particulier de la part des syndicats et des mouvements étudiants, qui dénoncent un système dépassé. Dans le même temps, les compagnons historiques de Bourguiba se trouvent progressivement marginalisés au profit d’un cercle restreint de conseillers. Cette perte de légitimité ouvre la voie à son successeur, Zine El-Abidine Ben Ali, qui orchestre un « coup d’État médical », selon l’expression de Michel Camau, chercheur en science politique et auteur du livre Le Syndrome Autoritaire. Le 7 novembre 1987, Ben Ali accède ainsi à la présidence, dans une logique de continuité marquée toutefois par un renforcement de la répression politique à l’encontre des oppositions.
Ce qui distingue fondamentalement les deux dirigeants réside dans leur rapport à l’appareil sécuritaire. Là où Bourguiba s’appuyait principalement sur son charisme et sa légitimité historique, Ben Ali privilégie un dispositif sécuritaire sophistiqué, destiné à surveiller et contrôler l’ensemble des oppositions. Ancien ministre de l’Intérieur, il comprend également que la consolidation de son pouvoir passe par des alliances économiques étroites. Il met ainsi en place un système de cooptation reposant sur son entourage familial, notamment la famille Trabelsi, liée à son épouse. D’origine libyenne, celle-ci parvient en quelques années à occuper un rôle central dans l’économie tunisienne, au cœur des réseaux de pouvoir.

Vue de la medina de Tunis. Crédits: Martin Amrouche.
Ainsi, la trajectoire tunisienne semble prise dans une tension persistante : d’un côté, un modèle structuré autour d’un leader fort, porteur d’un projet de modernisation inspiré des standards occidentaux ; de l’autre, une forme d’impasse politique, liée à la difficulté de penser et d’organiser durablement l’État en dehors de cette figure fondatrice. Autrement dit, comment construire la Tunisie au-delà de celui qui en a incarné, et en partie façonné, la nation moderne ?
Le modèle instauré par Habib Bourguiba, reposant sur un autoritarisme modernisateur et un leadership personnalisé, a posé les fondations d’un État centralisé mais limité en matière de pluralisme politique. Ce schéma est ensuite prolongé et accentué sous Zine El-Abidine Ben Ali, dont le régime renforce les dimensions sécuritaires et économiques de l’autoritarisme. La révolution de 2011 a semblé ouvrir une phase de transition démocratique, marquée par l’émergence de nouvelles formes de participation politique et une redéfinition des rapports entre l’État et la société.
Néanmoins, les évolutions observées sous Kaïs Saïed suggèrent un retour à des logiques de centralisation du pouvoir, dans un contexte de fragilité économique et institutionnelle persistante. Loin d’être une rupture totale, la période actuelle semble prolonger certaines dynamiques historiques propres à la Tunisie.
La question demeure alors ouverte : l’expérience démocratique tunisienne a-t-elle durablement transformé les pratiques politiques et les attentes sociales, ou assiste-t-on à la réactivation d’un cycle autoritaire profondément ancré ? L’avenir politique du pays dépendra en grande partie de la capacité des acteurs sociaux et institutionnels à dépasser cet héritage pour construire un équilibre renouvelé entre autorité de l’État et participation citoyenne.