Les villes-monde d’hier et d’aujourd’hui, carrefours entre l’Orient et l’Occident : Abu Dhabi et Dubaï, dans la continuité de Samarcande et de Bagdad ?

Victor Jardin, 01/10/2025.

De Bagdad à Samarcande, carrefours des routes anciennes, jusqu’à Dubaï et Abu Dhabi, hubs de l’hypermodernité, le Moyen-Orient n’a cessé de réinventer ses capitales-monde. Comment ces cités ont-elles transformé la périphérie en centre vital ? Quelles forces – commerce, savoir, diversité – ont bâti leur rayonnement ? Et que reste-t-il aujourd’hui de cet héritage : une continuité ou une rupture ?

Depuis l’Antiquité, le Moyen-Orient est le point de contact et d’échange privilégié du continent eurasiatique. Entre Méditerranée et océan Indien, cette région a transformé son emplacement stratégique en une véritable fabrique de richesses et de savoirs, faisant éclore des civilisations illustres. A chaque époque, un pouvoir incarnait le rôle de pont entre Orient et Occident et les capitales de ces États, qu’ils fussent impériaux ou monarchiques, devenaient de véritables villes-monde, où la tolérance était érigée en valeur cardinale, car seule à même à pouvoir garantir et faire prospérer l’échange, le commerce et l’enrichissement qui en découle, tant d’un point de vue matériel qu’immatériel. 

Habitants du XXIe siècle, nous sommes les tristes témoins d’un Moyen-Orient (la région qui s’étend du Levant à la Perse) en lambeaux. Depuis près d’un siècle, les événements historiques semblent s’abattre sur cette région, dépossédée, désorientée. Les frontières pensées par les accords de Sykes-Picot et avalisées par le traité de Sèvres ont créé des États aux populations plurielles, permettant aux puissances extérieures d’y développer leur influence en usant de la maxime « diviser pour mieux régner ». Ces créations nationales, bâclées et souvent inachevées, n’ont eu de cesse d’alimenter les conflits internes, du conflit israélo-palestinien à la guerre civile libanaise sans oublier les guerres civiles irakienne et syrienne – pour ne citer qu’eux – et entraver le développement régional. 

La richesse de cette région, éternelle, continue de transparaître dans les murs de ses villes et dans la culture qui se transmet de génération en génération, bien qu’elle semble figée dans un passé révolu.

Néanmoins, nous sommes aussi les témoins d’une incroyable épopée, fulgurante par sa rapidité : la création en un demi-siècle d’un nouveau centre mondial, à l’Est de la péninsule arabique. Les pays du Golfe – Arabie saoudite exclue – ont gagné leur indépendance au début des années 1970 et, disposant de ressources économiques abondantes, pour ne pas dire infinies, ont érigé au cœur du désert des États modernes et hyperconnectés. Portés par deux dirigeants clairvoyants, le Cheikh Zayed al-Nahyan et le Cheikh Rashid al-Maktoum, les Émirats Arabes Unis sont devenus un nouveau pôle d’attractivité, d’échange et de commerce où se rencontrent des personnes venant d’Asie du Sud-Est, d’Europe occidentale, du sous-continent indien, d’Afrique de l’Est, du Maghreb, d’Amérique, etc… 

Derrière ce qui est souvent perçu comme de la superficialité – qui traduit probablement davantage l’hypermodernité de ces lieux – les grandes villes des Émirats Arabes Unis ne seraient-elles pas en train de reprendre le flambeau des villes-monde du Moyen-Orient, de Samarcande à Bagdad ? À première vue, difficile d’imaginer un lien entre les métropoles futuristes du Golfe comme Dubaï et Abu Dhabi et les cités historiques du Moyen-Orient. Et pourtant, derrière les siècles et les décors, une même logique se répète : celle de villes qui se rêvent en capitales du monde, des lieux où les flux, les richesses et les cultures se croisent et s’amplifient.

Photos d'Abu Dhabi.  Crédits : Lest We Forget Archive, Postcard Courtesy Dr. Mohammed Al Mansoori

Bagdad, la ville ronde qui voulait contenir le monde.

Au bord du Tigre, au VIIIᵉ siècle, s’élève une capitale qui ne ressemble à aucune autre. Quand le calife al-Mansur décide en 762 de fonder Bagdad, il ne bâtit pas une ville mais un manifeste politique : une « ville ronde », géométriquement parfaite, avec au centre le palais califal et la grande mosquée. C’est un geste de pouvoir mais aussi de projection : ici, au carrefour des routes caravanières et des canaux mésopotamiens, se concentrerait le monde islamique en expansion. Hugh Kennedy, spécialiste de l’histoire abbasside, écrit que « Bagdad était conçue dès l’origine comme une capitale impériale, faite pour dominer non seulement l’Irak mais l’ensemble du Dar al-islam » (When Baghdad Ruled the Muslim World, 2005).

Très vite, la topographie initiale est dépassée par la croissance. Bagdad devient l’un des plus grands centres urbains du monde médiéval, dépassant probablement le million d’habitants au IXᵉ siècle. Les souks s’étirent à perte de vue, organisés par spécialités : marchands d’épices venus de l’Inde, négociants en soieries persanes, artisans du métal. Les bateaux chargés de dattes et de blé croisent les caravanes venues de Chine ou du Yémen. La ville est un gigantesque nœud logistique : le Tigre et ses canaux irriguent les cultures et servent d’autoroute fluviale, les routes caravanières relient la Perse, le Levant, l’Arabie et l’Asie centrale.

Mais Bagdad n’est pas qu’un marché : elle est une fabrique de savoirs. La fameuse Bayt al-Hikma, la Maison de la Sagesse, financée par le califat, attire des traducteurs syriens, persans, indiens et grecs. Le papier, importé de Chine, permet la diffusion de manuscrits à une échelle inédite. Dimitri Gutas, spécialiste de la philosophie arabe, rappelle que la traduction systématique d’Aristote, Galien ou Euclide n’avait pas pour but la simple conservation, mais la mise à disposition d’outils scientifiques utiles à l’administration et à l’astronomie (Greek Thought, Arabic Culture, 1998).

Cosmopolitisme est le maître-mot. Les juifs bagdadiens jouent un rôle crucial dans la finance et le commerce international. Des chrétiens syriaques traduisent la médecine grecque. Des savants persans inventent l’algèbre, tandis que des astronomes indiens affinent les tables célestes. Cette pluralité n’était pas une simple tolérance mais une nécessité économique : l’empire avait besoin de toutes les compétences pour fonctionner.

Bagdad, enfin, se met en scène. Le calife al-Ma’mun ordonne la construction d’observatoires, les palais rivalisent de faste avec les mosquées. L’urbanisme est une démonstration : montrer que le centre du monde est ici. Pendant cinq siècles, la ville fut le phare d’une Eurasie connectée. Sa chute aux mains des Mongols en 1258 reste un traumatisme : un monde englouti dans le sang et le feu, et la fin brutale de ce rêve impérial.

Bagdad, vue sur Tigre -  Crédits : Victor Jardin

Samarcande, la capitale de soie et d’étoiles.

À 3 000 kilomètres à l’est de Bagdad, une autre cité s’impose comme carrefour : Samarcande. Située en Sogdiane, au cœur de l’Asie centrale, elle prospère dès l’Antiquité grâce à sa position stratégique sur la Route de la Soie. Les marchands sogdiens, polyglottes, servent d’intermédiaires entre la Chine et l’Iran, transportant soieries, épices, pierres précieuses, mais aussi idées et religions. Le voyageur chinois Xuanzang, au VIIᵉ siècle, décrit déjà une ville « riche, peuplée et cosmopolite ».

Mais c’est avec Timur, Tamerlan pour l’Occident, qu’elle atteint son apogée. À la fin du XIVᵉ siècle, le conquérant en fait sa capitale et lance un vaste programme de construction. Les artisans captifs, déplacés depuis Damas, Bagdad ou Shiraz, élèvent mosquées, mausolées et madrasas d’une beauté inédite. Le Registan devient une place monumentale, pavée de céramiques turquoise et dominée par des portails gigantesques. Beatrice Forbes Manz, historienne du monde timouride, parle d’une « mise en scène urbaine de la puissance », où l’architecture est pensée comme une démonstration impériale (The Rise and Rule of Tamerlane, 1989).

Samarcande est alors à la fois bazar et académie. Les caravanes venues de Chine déchargent soieries et porcelaines, celles d’Inde apportent pierres précieuses et épices, tandis que l’Occident envoie verreries et draps. L’argent circule, change de main, nourrit une économie artisanale d’une richesse rare : céramique émaillée, textile brodé, enluminures.

Sous Ulugh Beg, petit-fils de Timur, la ville connaît un âge d’or scientifique. Son observatoire, construit au XVe siècle, abrite un sextant géant de 40 mètres de haut, l’un des plus précis jamais conçus au Moyen Âge. L’historien de l’astronomie David King décrit cet édifice comme « une cathédrale du savoir astronomique » (In Synchrony with the Heavens, 2004). Les tables d’Ulugh Beg, calculées à Samarcande, furent utilisées en Orient jusqu’au XVIIᵉ siècle.

Se déploie alors un cosmopolitisme foisonnant : Persans, Turcs, Arabes, Indiens et Chinois se croisent dans les marchés. Les religions s’y entremêlent — islam, bouddhisme, christianismes d’Orient. Comme à Bagdad, cette diversité n’est pas accidentelle : elle alimente un système d’échanges qui ne fonctionne que si chacun apporte ses savoir-faire et ses réseaux. 

Si Bagdad était la capitale d’un empire bureaucratique, Samarcande fut celle d’un empire conquis par l’épée, mais rêvé par les arts. Ses coupoles turquoise, encore visibles aujourd’hui, rappellent ce temps où, dans les steppes de l’Asie centrale, une ville se voulait centre du monde, non par la mer, mais par les routes infinies des caravanes et les constellations tracées par les astronomes.

Samarcande.  Crédits : Andrea Aceto 

Héritières ou mirages ? Dubaï et Abu Dhabi face à Bagdad et Samarcande.

Carrefours des flux : des caravanes aux hubs aériens

Bagdad s’était imposée comme un nœud de routes caravanières et fluviales, Samarcande comme relais obligé de la Route de la Soie. Leur prospérité tenait à cette capacité à organiser la circulation des marchandises et des savoirs. Les caravansérails, véritables hôtels-logistiques, ponctuaient ces routes, sécurisées par des gardes ou des traités impériaux.

Aujourd’hui, Dubaï et Abu Dhabi jouent un rôle analogue, mais avec des outils radicalement différents. L’aéroport international de Dubaï (DXB) a accueilli plus de 92 millions de passagers en 2024, faisant de la ville le premier hub aérien mondial. Son port de Jebel Ali est le plus grand du Moyen-Orient, et l’un des dix premiers au monde pour le trafic de conteneurs. Abu Dhabi, de son côté, a investi dans l’ADGM (Abu Dhabi Global Market), zone franche financière devenue un centre régional d’investissements.

Là où Bagdad dépendait des crues du Tigre et Samarcande des chameaux de la steppe, les métropoles du Golfe maîtrisent les flux par des infrastructures titanesques et des compagnies nationales comme Emirates ou Etihad. Dans les deux cas, l’idée est la même : transformer une localisation « périphérique » en centre incontournable du commerce mondial.

Vue sur la corniche d'Abu Dhabi.  Crédits : Lest We Forget Archive, Postcard Courtesy Dr. Mohammed Al Mansoori 

Capitales du pouvoir : de la splendeur impériale au capital souverain

Bagdad abbasside projetait le pouvoir califal par son urbanisme : la « ville ronde », les palais et les mosquées rivalisaient de faste. Samarcande, sous Timur, devint un théâtre de marbre et de mosaïques destiné à montrer que le conquérant des steppes n’était pas seulement un guerrier, mais aussi un mécène. Les monuments servaient de propagande visuelle, affirmant la centralité politique et culturelle de la ville.

Dubaï et Abu Dhabi fonctionnent selon une logique similaire, mais avec d’autres matériaux. Ici, ce sont les gratte-ciels, les îles artificielles, les musées-signature (le Louvre Abu Dhabi, le futur Guggenheim) qui incarnent la puissance des Émirats. Les États du Golfe utilisent les revenus pétroliers et financiers comme jadis les califes mobilisaient les impôts et les butins. Dans les deux cas, l’urbanisme est un miroir des ambitions politiques.

Comme Bagdad et Samarcande étaient des vitrines d’empire, Dubaï et Abu Dhabi sont des vitrines d’États-providence rentiers, cherchant à se positionner comme incontournables dans l’économie globale. Mais avec une nuance : la dépendance aux hydrocarbures reste une fragilité, quand les capitales médiévales reposaient sur la diversification commerciale.

Qasr al Watan, Abu Dhabi.  Crédits : Victor Jardin 

Cosmopolis : la diversité comme moteur et défi

À Bagdad, la cohabitation entre Arabes, Perses, Chrétiens, Juifs, Indiens ou Chinois permettait la floraison intellectuelle et artisanale. Samarcande, elle, brassait marchands sogdiens, missionnaires bouddhistes, artistes persans et savants turcs. La diversité n’était pas un luxe, mais le carburant de l’économie et du savoir.

Dubaï et Abu Dhabi, elles aussi, sont des mosaïques. Près de 90% de la population y est étrangère, venue du sous-continent indien, d’Asie du Sud-Est, d’Europe ou d’Afrique. Le cosmopolitisme se vit au quotidien : dans les restaurants indiens de Bur Dubai, les quartiers iraniens de Deira ou les tours abritant les sièges de multinationales. Les Émirats organisent une coexistence pragmatique, mais avec des hiérarchies fortes : la citoyenneté est réservée à une minorité, et les travailleurs migrants, moteur invisible de la prospérité, restent dans des conditions précaires.

La différence est là : Bagdad et Samarcande intégraient leurs communautés étrangères dans la dynamique urbaine et savante, tandis que les métropoles du Golfe pratiquent un cosmopolitisme « sous contrat », dépendant de politiques migratoires strictes. Diversité vécue contre diversité contrôlée.

Marché à Abu Dhabi.  Crédits: Lest We Forget Archive, Postcard Courtesy Dr. Mohammed Al Mansoori

La mémoire vivante des Émirats : l’enjeu de faire vivre la tradition dans l’hypermodernité. 

Derrière les tours futuristes et les hubs aériens, les Émirats n’ont pas oublié la richesse de leurs traditions. Bien avant l’unification de 1971, la vie des communautés (tribus, clans, familles) – dans les oasis, les montagnes, le désert ou sur les côtes – reposait sur des équilibres précaires et des échanges mutuels : la mer fournissait le poisson séché, le désert les chameaux, la montagne ses fruits et ses plantes médicinales. Ces pratiques, transmises par le Coran, l’oralité et les savoir-faire médicinaux, s’inscrivaient dans une logique de durabilité avant l’heure : respecter les cycles naturels et bannir la surconsommation.

Aujourd’hui, cette mémoire est activement préservée par diverses initiatives et événements qui rythment la vie culturelle émirienne. L'exposition internationale d'Abu Dhabi sur la chasse et l'équitation (ADIHEX) et le "Al-Hosn festival", qui se tiennent chaque année, rassemblent une large majorité d'Émiriens dans un pays où ils sont pourtant minoritaires. Ils sont une occasion de  transmettre l'héritage et les traditions propres à la culture émirienne et bédouine à des jeunes générations nées dans un pays en profonde mutation.   

Par ce travail, les Émirats articulent leur modernité spectaculaire à une identité enracinée dans la résilience des générations passées – hospitalité, tolérance, humilité. Là où Bagdad et Samarcande étaient des foyers de savoir universel, Abou Dhabi et Dubaï cherchent à conjuguer innovation et mémoire vivante, pour redevenir à leur manière des villes-monde productrices de culture et de récit collectif.

Quartier al-Fahidi (Vieux Dubaï, souk) de Dubai.  Crédits : Lest We Forget Archive, Postcard Courtesy Dr. Mohammed Al Mansoori

Héritage ou rupture ?

Si l’on s’en tient aux fonctions (capter les flux, transformer la richesse en urbanisme, attirer et gérer la diversité) Dubaï et Abu Dhabi apparaissent bien comme les héritières de Bagdad et Samarcande. Mais les modalités changent : là où l’or du commerce et le papier des manuscrits faisaient tourner le monde, ce sont aujourd’hui le pétrole, la finance et le transport aérien.

La vraie continuité, peut-être, est ailleurs : dans la capacité du Moyen-Orient à réinventer ses centralités. De Bagdad à Dubaï, en passant par Samarcande, la région prouve qu’elle sait transformer ce qui semble périphérie en centre vital du monde. Mais là où Bagdad et Samarcande étaient aussi des creusets de savoir universel, la question demeure : les villes du Golfe sauront-elles devenir autre chose que des hubs, pour redevenir aussi des lieux de production intellectuelle et culturelle à portée universelle ?

 

 

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