La démocratie sous tutelle : Bourguiba, Ben Ali et l’héritage autoritaire de la Tunisie - 2/3
François Theri - 13/07/2026.
Le 7 novembre 1987, les Tunisiens se réveillent dans un pays qui a changé de président pendant la nuit. Quelques heures plus tôt, un groupe de médecins signe un certificat attestant de l’incapacité d’Habib Bourguiba à exercer ses fonctions. Père de l’indépendance, héros national et président depuis plus de trente ans, le « Combattant suprême » est écarté du pouvoir sans affrontement et sans mobilisation populaire. Son Premier ministre, Zine el-Abidine Ben Ali, prête serment dans la foulée. Officiellement, la Constitution a été respectée. Dans les faits, la Tunisie entre dans une nouvelle phase de son histoire politique.
Pendant longtemps, Ben Ali apparaît comme l’homme du changement. Il promet l’ouverture politique, la fin de la présidence à vie et une modernisation des institutions. À l’étranger, son image est celle d’un dirigeant pragmatique capable de conjuguer stabilité politique et développement économique. Mais derrière cette façade réformatrice se met progressivement en place un système plus verrouillé encore que celui hérité de Bourguiba.
À mesure que les années passent, le nouveau président concentre les pouvoirs, neutralise les oppositions, étend le contrôle de l’État sur la société et laisse émerger autour de lui un vaste système de privilèges économiques. Le régime construit sa légitimité sur la promesse de l’ordre, mais cette stabilité repose avant tout sur la surveillance, la répression et l’absence d’alternative politique crédible.
Cette réalité éclaire également la Tunisie contemporaine. Lorsque Kaïs Saïed suspend le Parlement en juillet 2021 puis concentre progressivement les pouvoirs entre ses mains, les réactions restent limitées. Une partie de la population semble davantage préoccupée par la crise économique que par la disparition des contre-pouvoirs. Ce relatif silence rappelle un autre moment de l’histoire tunisienne : celui où Ben Ali s’installe au pouvoir sans rencontrer de véritable résistance.
Car loin de rompre avec l’autoritarisme tunisien, le régime mis en place après 1987 en perfectionne plusieurs mécanismes. Derrière l’image d’un État moderne et performant se dessine un système fondé sur trois piliers : le contrôle politique, la captation économique et l’encadrement idéologique de la société.

Monument national de la Kasbah, Tunis. Crédits: Martin Amrouche.
Le 7 novembre : naissance d'un nouveau culte présidentiel
La Tunisie s’est affranchie de la colonisation selon une trajectoire singulière au sein du Maghreb. Le leader du Néo-Destour, Habib Bourguiba, s’impose progressivement comme le dirigeant de la nouvelle nation tunisienne, sans que cette accession au pouvoir puisse être pleinement qualifiée de démocratique.
Le changement se lit d’abord dans les symboles. Les portraits de Bourguiba disparaissent progressivement des lieux publics. Les commémorations changent. Le 7 novembre devient la nouvelle date fondatrice du pays. Comme son prédécesseur avant lui, Ben Ali entend inscrire son nom au centre du récit national. Le nouveau président conserve l’héritage modernisateur de Bourguiba mais reprend et perfectionne les mécanismes autoritaires qui ont structuré la Tunisie indépendante. Il concentre le pouvoir, puisque le régime fonctionne autour d'une présidence omniprésente, d'un culte de la personnalité et d'un parti dominant qui absorbe l'essentiel de la vie politique.
Le seul moment qui rythme alors la vie politique tient dans la journée du 7 novembre avec la mise en scène de la loyauté et le fait que la présidence devient « l'épicentre de toute vie publique »[1]. En 2007, pour le vingtième anniversaire du « Changement », la presse officielle célèbre encore le « valeureux fils de la Tunisie » qui aurait sauvé le pays du chaos. Le récit est désormais bien installé : avant Ben Ali, l’instabilité ; après Ben Ali, l’ordre et la prospérité. Au-delà d’une simple prise de pouvoir, celle de Ben Ali revêt, comme celle de Bourguiba d’effacement de ce qu’il existait avant. Avant le nouveau leader, rien n’avait de sens, c’était un chaos que le nouveau leader vient réparer.
Le système Ben Ali a complètement verrouillé l’appareil politique tunisien. Les partis politiques d'opposition sont surveillés, affaiblis ou empêchés d'exercer un rôle réel. Ainsi, l’espace politique est sous contrainte permanente, sans aucune forme de contestation légale. Les partis d’opposition n’existent pas légalement et les rassemblements sont interdits sous peine de de finir en prison pour les militants politiques. Les formations politiques et les étudiants ne peuvent s’exprimer librement[2] et sont sous surveillance constante : « Le parti du Président, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD) et les Comités de quartiers quadrillant le territoire, en ville comme en zone rurale, maintenaient une vigilance constante sur les lieux publics, sur les catégories sensibles (jeunes, chômeurs, anciens islamistes…). Les médias, les cybercafés, les sites Internet, la presse, étaient contrôlés par l’Etat. »[3]. Enfin, ce sont les populations qui souffrent le plus de l’exclusion économique qui est au cœur des surveillances gouvernementales du régime de Ben Ali[4].
Ainsi, la vie politique s’organise autour du parti unique en Tunisie sans réelle opposition, ce qui était toléré chez Bourguiba, père de la Nation. Les pays occidentaux tolèrent alors la mise en place de cette dictature puisque le régime de Ben Ali affiche des résultats économiques exemplaires.
[1] Vincent Geisser et Éric Gobe, « Un si long règne… Le régime de Ben Ali vingt ans après » : https://journals.openedition.org/anneemaghreb/464
[2] Ritimo, « La Tunisie de Ben Ali (1987-2011) : les libertés bafouées » : https://www.ritimo.org/La-Tunisie-de-Ben-Ali-1987-2011-les-libertes-bafouees
[3] Ibid.
[4] Ibid.

Grande mosquée de la médina de Sousse. Credits : Habibis on wheels / @habibisonwheels
Un système de corruption et de clientélisme économique
Au fil des années 1990 et 2000, le régime ne se contente plus de contrôler la politique. Il étend également son influence sur l’économie. Autour du président se forme progressivement un cercle de familles et d’hommes d’affaires dont la réussite dépend largement de leur proximité avec le pouvoir.
L’enrichissement du clan présidentiel ne relèverait pas d’une logique entrepreneuriale classique, mais d’un ensemble de mécanismes de prédation institutionnelle : privatisations controversées, attributions opaques de marchés, rachats d’actifs à des prix dérisoires et contrôle de secteurs particulièrement rentables. Cette logique atteint son paroxysme avec l’ascension de la famille Trabelsi, issue de l’entourage de Leïla Ben Ali. Dans l’opinion publique tunisienne, le nom des Trabelsi devient progressivement synonyme de privilèges, de passe-droits et d’enrichissement rapide.
Les affaires financières les plus emblématiques concernent d’abord le secteur bancaire. Plusieurs opérations sont régulièrement citées[1], notamment la mainmise exercée sur la Banque de Tunisie et la BIAT, la création de nouvelles structures bancaires telles que Banque Zitouna, ainsi que la cession controversée de la Banque du Sud, décrite comme ayant bénéficié à des réseaux proches du pouvoir à travers des opérations d’initiés. Le secteur des télécommunications et des grandes entreprises stratégiques n’échappe pas à cette dynamique, avec des références fréquentes à Ooredoo Tunisie, Orange Tunisie, Tunisair ou encore Carthage Cement. Le secteur automobile constitue un autre exemple souvent mobilisé pour illustrer cette concentration économique. La privatisation de Ennakl Automobiles, la prise de contrôle de sociétés de distribution comme Le Moteur (Mercedes/Fiat), l’attribution de la licence Peugeot à STAFIM, ou encore le contrôle des marques Ford, Range Rover, Jaguar, Hyundai et KIA auraient été confiés à des proches du président. Les médias tunisiens apparaissent également comme un espace fortement soumis à la cooptation politique[2]. Plusieurs radios et chaînes de télévision, parmi lesquelles Mosaique FM, Chams FM, Zitouna FM, Jawhara FM, Express FM, Carthage TV et Hannibal TV, auraient bénéficié à des personnalités proches du régime.
L’immobilier et le foncier constituent enfin un aspect majeur de cette captation économique. De nombreux terrains situés dans les zones les plus valorisées de la banlieue nord de Tunis (notamment Sidi Bou Saïd, Gammarth, Carthage et La Goulette) ainsi que des terrains appartenant à la STEG et à la SONEDE auraient été attribués ou placés sous gestion de proches du pouvoir, en particulier de la famille Trabelsi, belle-famille du président. Cette politique de redistribution de biens publics aurait contribué à renforcer une logique de privatisation au profit du cercle familial.
L’ampleur du phénomène est également soulignée par plusieurs chiffres avancés dans le rapport de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.datnat de 2022. Celui-ci évoque une fortune estimée à 522 milliards d’euros attribuée à Ben Ali et à 12 milliards d’euros pour le clan Trabelsi. Après la révolution de 2011, les autorités tunisiennes auraient procédé à la confiscation des biens appartenant à 112 proches et affidés du régime. Dès juillet 2011, 30 membres du clan sont traduits devant la justice, tandis que Ben Ali fait face à 93 chefs d’accusation, aboutissant à des condamnations cumulées de 195 années d’emprisonnement. En octobre 2021, les procédures judiciaires recensaient encore 27 condamnations et 6 acquittements. Le régime Ben Ali apparaît comme un système de rente politique où l’accès au pouvoir ouvrait l’accès aux actifs économiques, aux licences, aux monopoles et aux marchés publics, alors qu’une partie grandissante de la population vivait dans la précarité. Le régime s’est peu à peu décrédibilisé aux yeux des Tunisiens, qui faute de lien avec le régime ne peuvent s’intégrer dans la vie économique et qui se retrouve alors dans des situations de débrouille, de chômage élevé dans des contextes de verrouillage sociale. Cette dynamique aurait progressivement fragilisé l’État, découragé la concurrence et nourri le ressentiment social qui contribue à expliquer l’ampleur de la révolution tunisienne de 2011.
[1] Nawaat, « La Véritable Nature du Régime de Ben Ali » : https://nawaat.org/2011/01/13/la-veritable-nature-du-regime-de-ben-ali/
[2] Office français de protection des réfugiés et apatrides. (2022, 15 septembre). Tunisie : Situation du clan Ben Ali-Trabelsi [Rapport]

Portrait de Zine el-Abidine Ben Ali dans le palais présidentiel de Carthage, crédits: Wikimedia commons.
Un contrôle médiatique, social et idéologique
Contrôler l’information devient aussi l’une des priorités du régime. Il ne s’agit pas seulement d’un pouvoir autoritaire au sens institutionnel, mais d’un système qui cherche à empêcher toute critique publique en verrouillant les canaux d’expression. Dans les années 2000, les Tunisiens vivent dans un environnement médiatique étroitement surveillé. La presse critique est marginalisée, l’Internet est filtré et les cybercafés font l’objet d’une surveillance particulière de la part des autorités. Vincent Geisser montre que les médias proches du régime participent à la glorification permanente du président et à la diffusion de la propagande officielle, ce qui transforme l’information en instrument de légitimation politique plutôt qu’en espace de pluralisme[1].
Ce contrôle ne s’arrête pas aux institutions ou aux médias. Il s’étend à l’ensemble de l’espace social par un quadrillage du territoire par le RCD, les comités de quartier et différents dispositifs de vigilance locale, qui permettent au régime de surveiller les comportements ordinaires et les sociabilités quotidiennes. Le pouvoir ne se contente donc pas de réprimer les opposants déjà organisés : il cherche aussi à prévenir toute forme de mobilisation collective avant même qu’elle ne devienne ouvertement politique. Cette logique d’encadrement social renforce l’impression d’un espace public fermé, où la circulation des idées, des personnes et des initiatives reste soumise à une surveillance constante.
Sous Ben Ali, le champ religieux est intégré à une logique d’État très étroite : l’islam n’est pas laissé à une autorité autonome, mais administré par le pouvoir, qui contrôle les mosquées, les imams, les prêches et même les espaces de formation religieuse. Franck Frégosi montre bien que l’État tunisien met en place une véritable administration du culte, avec nomination et formation des agents religieux, encadrement des mosquées et surveillance des activités religieuses. Cette organisation permet au régime de transformer le religieux en ressource politique, et non en contre-pouvoir. Cette politique prend aussi une dimension idéologique. Frégosi explique que le pouvoir cherche à produire un “islam national”, modernisé et compatible avec le discours officiel, notamment à travers la promotion d’un islam de juste milieu et la mise en scène d’une religion d’État au service de la stabilité. Ben Ali ne combat pas seulement les opposants : il combat aussi toute autorité religieuse susceptible d’échapper au contrôle de l’État.
C’est également dans ce contexte qu’il faut comprendre l’affrontement entre Ben Ali et Ennahda, un parti politique tunisien d’inspiration islamo-conservatrice qui a joué un rôle central dans la transition démocratique du pays après 2011. La montée de la contestation islamiste conduit l’État tunisien à durcir son emprise sur le religieux, notamment à partir de la fin des années 1970 puis surtout au début des années 1990, quand la rupture entre le pouvoir et les islamistes devient complète[2]. Aux yeux du pouvoir, Ennahda ne représente pas une opposition parmi d’autres. Le mouvement remet en cause le monopole que l’État entend exercer sur la religion, mais aussi sur la définition même de l’identité tunisienne. Après sa création en 1981, le mouvement est très vite visé par des arrestations massives, que Rached Ghannouchi est condamné à la prison, puis que les cadres du parti passent par l’exil ou la clandestinité.
[1] Vincent Geisser et Éric Gobe, « Un si long règne… Le régime de Ben Ali vingt ans après » : https://journals.openedition.org/anneemaghreb/464
[2] Frégosi, F. (2002). L’islam administré : illustrations tunisiennes. In [ouvrage OpenEdition IRMC]. OpenEdition Books. https://books.openedition.org/irmc/270

Première conférence de presse lors du retour d'Ennahda en Tunisie en 2011. Crédits: Wikimedia Commons.
La répression d’Ennahda révèle donc la logique profonde du régime : il ne s’agit pas seulement de neutraliser une opposition politique, mais d’empêcher qu’un islam politiquement autonome puisse concurrencer la légitimité de l’État. On assiste au contrôle religieux et à la sacralisation du pouvoir tout en construisant l’architecture administrative qui rend ce contrôle possible. En pratique, l’État tunisien sous Ben Ali tolère un islam encadré, mais réprime tout islam organisé qui prétend intervenir dans le champ politique, comme le parti Ennahda.
Pendant plus de vingt ans, Ben Ali offre à ses partenaires occidentaux l’image d’une Tunisie stable, modernisée et relativement prospère. Derrière cette vitrine se construit pourtant un régime fondé sur la surveillance, le verrouillage politique et la captation des richesses par un cercle restreint. Lorsque la colère éclate à Sidi Bouzid à la fin de l’année 2010, elle ne vise pas seulement le chômage ou la vie chère. Elle exprime le rejet d’un système qui a progressivement étouffé toutes les voies de contestation. En quelques semaines, ce qui semblait être l’un des régimes les plus solides du monde arabe s’effondre. Mais l’histoire tunisienne montre que la chute d’un homme ne signifie pas nécessairement la disparition des réflexes autoritaires qui ont structuré l’État depuis l’indépendance.