La démocratie sous tutelle : Bourguiba, Ben Ali et l’héritage autoritaire de la Tunisie - 3/3 

François Theri - 14/09/2026.

Quinze ans après la chute de Ben Ali, que reste-t-il de la révolution tunisienne ? Entre promesse démocratique, compromis constitutionnel et désillusion sociale, la transition ouverte en 2011 n’a jamais totalement rompu avec les héritages de l’autoritarisme. De l’enthousiasme des premières élections au retour d’un pouvoir présidentiel concentré autour de Kaïs Saïed, la Tunisie a connu une décennie de profondes transformations, mais aussi de nombreux blocages. Pourquoi le pluralisme n’a-t-il pas suffi à répondre aux aspirations de dignité, de justice sociale et de liberté qui avaient porté la révolution ? Retour sur une transition démocratique inachevée, dont les limites éclairent les recompositions actuelles du pouvoir tunisien.

Le 14 janvier 2011, la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali semble ouvrir en Tunisie une séquence historique sans précédent. Pour la première fois depuis l’indépendance, l’ordre politique construit autour d’un pouvoir présidentiel centralisé vacille sous l’effet d’une mobilisation populaire née dans les marges sociales et territoriales du pays. Très vite, l’événement est lu comme une rupture majeure par la presse internationale : la chute du régime autoritaire ferait entrer la Tunisie dans l’âge de la transition démocratique, de la souveraineté populaire et du pluralisme politique. 

Ce moment politique amène la Tunisie a une suite de question aujourd’hui encore sans réponse : Quel régime politique ? Pour quelle Nation ? Quelles orientations politiques ? C’est cette lecture linéaire d’une révolution inachevée qui mérite d’être interrogée. La révolution tunisienne ne surgit pas dans un vide politique ; elle prend forme dans un État profondément marqué par l’héritage bourguibien, consolidé puis durci sous Ben Ali, où la centralisation du pouvoir, la personnalisation de l’autorité et la faiblesse des contre-pouvoirs ont longtemps structuré les rapports entre l’État et la société. La question est donc moins de savoir comment la Tunisie est devenue démocratique après 2011 que ce que cette transition a réellement transformé dans un système façonné par des décennies d’autoritarisme. 

L’intérêt du moment tunisien tient précisément à cette ambivalence. D’un côté, la période ouverte par la révolution voit émerger des élections libres, une Assemblée constituante, une Constitution pluraliste en 2014 et des formes inédites de participation politique ; de l’autre, elle reste traversée par les inégalités sociales, les blocages institutionnels, les conflits partisans et la persistance d’une forte attente d’ordre étatique. La transition démocratique tunisienne apparaît ainsi moins comme une rupture avec l’autoritarisme que comme une expérience instable, marquée par la persistance du syndrome autoritaire et la quête d’une figure forte. Cet article s’inscrit dans la continuité d’une réflexion sur la longue durée de l’État tunisien. 

Après avoir montré comment Bourguiba a fondé un modernisme autoritaire puis comment Ben Ali a perfectionné un régime de contrôle politique, économique et social, il s’agit désormais d’examiner la séquence ouverte en 2011 : ses promesses, ses accomplissements, mais aussi les limites qui ont progressivement affaibli l’expérience démocratique tunisienne.

Message porté par les Tunisiens lors de la révolution. Crédits : Wikimedia commons, 14 janvier 2011

Une rupture politique fondée sur des revendications de dignité, de liberté et de justice sociale

La révolution de 2011 nait d’une combinaison de plusieurs facteurs. La répression politique, l’humiliation sociale et les inégalités territoriales sont les points de départs des mouvements de révoltes en Tunisie. S’ils amènent à la chute de régime en moins d’un mois, ils révèlent la volonté d’un profond changement social sans prendre le temps de la reconstruction d’une identité nationale. 

Les mobilisations partent de Sidi Bouzid, au milieu du pays, le 17 décembre 2010 après l’immolation de Mohammed Bouazizi, victimes d’une police corrompue et symptomatique d’un appel à l’aide sociale. L’Etat policier de Ben Ali, marqué par la personnalisation mais aussi la centralisation de l’appareil d’Etat amène le peuple à manifester contre le pouvoir, la corruption et la confusion très claire entre appareil d’Etat et intérêts du clan. Le départ de ces manifestations depuis le centre du pays, territoires dépourvus d’activités économiques, constituent un moteur central de la révolution tunisienne. 

Les fractures territoriales sont également décisives : selon Jaldi et Akrimi,[1] la Tunisie métropolitaine centrale concentrait 87 % des activités industrielles et plus de 90 % des activités touristiques, ce qui éclaire le poids des régions de l’intérieur dans la contestation révolutionnaire. L’activité économique est préemptée par un politique clanique, celle des Trabelsi, en construisant un appareil économique ne profitant qu’à une petite minorité. Les recherchent de Aziz Nachi documentent cette réalité : environ 10% de la population, disposait de plus du tiers du PIB, environ 30% de la population devait se contenter de moins de 1% du PIB ; le chômage touchait entre 15 % et 20 % de la population[2]. Ce sont ces revendications qui étaient au cœur des slogans tunisiens lors des mouvements de manifestations : « Les slogans mobilisés étaient entre autres : liberté, travail et dignité. »[3]. 

La Tunisie bascule alors dans une situation inédite, aucune personnalité politique n’arrive à prendre une autorité quelconque et les Tunisiens demandent un consensus politique pour trouver le bon régime politique mais tout se produit dans un laps de temps très court. La révolution de 2011 a fait émerger d’autres noms, cette fois liés à la mobilisation populaire et à la transition. Mohamed Bouazizi devient la figure symbolique du soulèvement de la population face à son tyran. Autour de lui, des jeunes, des syndicalistes, des militants des droits humains et des habitants des régions intérieures ont porté un mouvement fondé sur la dignité, le travail et la liberté. Parmi les acteurs politiques de l’après-révolution, Rached Ghannouchi et le mouvement Ennahdha : « La Renaissance », ont joué un rôle central, de même que Béji Caïd Essebsi, qui a structuré une grande partie du camp moderniste et anti-islamiste. Moncef Marzouki, pour sa part, a incarné une figure de transition et de défense des droits humains. Ces leaders politiques ont donné une voix à des volontés populaires différentes de l’après révolution, avec des transitions institutionnelles qui ont été radicalement différente. 
 

[1] Abdessalam Jaldi et Yasmine Akrimi, Tunisie : de la révolution de 2011 à la chute de la IIème République, Policy Center for the New South, 2022.

[2] Aziz Nachi, Révolution et transition démocratique en Tunisie, OpenEdition Books, « Les slogans mobilisés étaient entre autres : liberté, travail et dignité. »

[3] Ibid.

Sidi Bouzid, la ville à l'origine de la révolution en Tunisie. Crédits: Wikimedia commons

La transition par un pluralisme inédit pour un compromis constitutionnel majeur

Si les manifestations poussent Ben Ali et sa famille hors de Tunisie, aucune forme de succession politique ne se profile en Tunisie. Malgré le retour d’exil des opposants au régime de Ben Ali comme le retour de Rached Ghannouchi le 30 janvier, fondateur du parti Islamiste Ennahda. Ce parti se place comme une force politique dans un paysage sclérosé par des divisions internes chez les sécularistes. Cette première séquence de transition transforme la chute du régime en expérimentation démocratique grâce aux élections libres, au travail constituant et à la recherche d’un compromis entre islamistes et sécularistes[1]. 

Ainsi, après quelques mois d’incertitudes politiques, de reconfiguration des ordres politiques, le gouvernement de transition annonce une phase d’élections, une première pour la Tunisie moderne. Ces élections du 23 octobre 2011, présentées comme les premières élections législatives libres de l’histoire contemporaine tunisienne, ouvrent la phase constituante. Le parti Ennahda obtient 89 sièges sur 217 à l’Assemblée nationale constituante, mais sans majorité absolue. Après ces élections, le 12 décembre 2011, Moncef Marzouki (fondateur et président du Congrès pour la République (CPR) de 2001 à 2011) est élu président de la République par l’Assemblée constituante. Le 24 décembre 2011, Hamadi Jebali (Figure du mouvement Ennahdha) forme un gouvernement de coalition de la « troïka » avec le Congrès pour la République (29 sièges) et Ettakatol (20 sièges). 

Cette configuration montre que le pluralisme tunisien se structure dès l’origine autour de la négociation et non de l’hégémonie d’un seul acteur. Pourtant le travail constituant de l’année 2012 est préoccupant pour la transition démocratique avec des tensions politiques et sociales de plus en visibles au cours de l’année. Elles se cristallisent autour des assassinats politiques de l’année 2013 avec l’assassinat de Chokri Belaïd (créateur du Parti unifié des patriotes démocrates et avocat tunisien) suspectés d’avoir été organisé par le parti islamiste. Ces fortes déstabilisations de la scène politique amènent des tensions entre partis et contestations sociales. Puis le 25 juillet, l’assassinat de Mohamed Brahmi (homme politiquetunisien et fondateur du Mouvement du peuple (Echaâb)) dans des circonstances similaires, deuxième choc majeur de l’année, accentue la crise. 

Dans ce climat de tensions, les assassinats politiques de 2013 et la montée de la menace djihadiste, la Constituante adopte dans la nuit du 26 janvier 2014 une nouvelle Constitution par 200 voix contre 12, texte qui fonde la IIe République et consacre un équilibre entre droits fondamentaux, pluralisme et séparation des pouvoirs : « La Constitution de 2014 est le fruit d’une entente entre les deux blocs, conservateur et séculariste »[2]. S’en suit le 3 février 2014, l’installation du gouvernement de Mehdi Jomâa, (successeur de Hamadi Jebali au poste de chef de gouvernement), issu d’un compromis de transition et les élections législatives remporté par le parti Nidaa Tounes. Ces premières élections le 26 octobre 2014, sous les règles de la nouvelle constitution précèdent l’élection de Béji Caïd Essebsi (fondateur du parti Nidaa Tounes) au poste de président de la République le 21 décembre 2014. 

Ce que les premières années de la révolution démontrent c’est la pluralité d’opinions fragmentées après le pouvoir de Ben Ali en Tunisie. Le non capacité des Tunisiens à désigner un leader à l’unanimité ou au mieux à la majorité montre toute la complexité de la construction d’une identité nationale. Même si la constitution de 2014 apporte une forme de stabilité après des premières années tumultueuses, le temps politiques n’a pas résolu la question de l’économie tunisienne qui ne cesse de décroitre avec un PIB en chute de -2,9 %.

 

[1] Aziz Nachi, Révolution et transition démocratique en Tunisie, OpenEdition Books, données sur la répartition du PIB et le chômage. 

[2] Abdessalam Jaldi et Yasmine Akrimi, Tunisie : de la révolution de 2011 à la chute de la IIème République, Policy Center for the New South, 2022. 

Réunion de l'Assemblée constituante tunisienne après la révolution, crédits:  Wikimedia commons.

Une consolidation démocratique inachevée car le compromis politique n'a pas su résoudre la crise sociale et institutionnelle 

En 2014, la Tunisie pense avoir résolu au moins temporairement la question politique mais si elle a construit entre 2014 et 2019 des institutions pluralistes et des avancées juridiques importantes, l’absence de réponses socio-économiques et les blocages institutionnels ont progressivement discrédité l’ordre démocratique issu de 2011. 

Après 2014, la transition démocratique se prolonge dans un cadre pluraliste : Nidaa Tounes obtient 86 sièges et Ennahda 69 sièges, et leur alliance domine plus de 70 % du Parlement, ce qui aurait pu permettre l’achèvement des réformes institutionnelles mais leurs positions se confrontent sur tous les sujets. Cette période connaît plusieurs avancées notables, comme l’adoption en 2017 d’une loi contre les violences faites aux femmes, l’approbation en 2018 d’une loi contre les discriminations raciales et la tenue du premier scrutin local de l’histoire du pays dans le cadre de la décentralisation. Ainsi, cette période connait un vrai renouveau politique : « Le chantier de la transition démocratique allait connaitre une effervescence […] considérable » avec des réformes législatives en 2017 et 2018[1]. Pourtant, Jaldi et Akrimi montrent que les instances constitutionnelles de contre-pouvoir n’ont, pour la plupart, pas été mises en place, tandis que la transition économique est restée le « talon d’Achille » de l’ordre démocratique. 

Les élections de 2019 illustrent l’usure du système partisan : Ennahda passe de 89 sièges en 2011 à 69 en 2014 puis 52 en 2019, tandis que Kaïs Saïed est élu avec 72 % des suffrages, sur fond de défiance à l’égard des partis traditionnels. Le cas tunisien montre ainsi qu’une transition démocratique peut produire des libertés réelles et un pluralisme inédit sans parvenir à convertir ces acquis en stabilité politique et en progrès social durable mais malgré toit : « En contrepartie […] les instances constitutionnelles de contre-pouvoirs institutionnels […] n’ont guère vu le jour. »[2].  Kaïs Saïed, universitaire spécialisé en droit constitutionnel et président de l'Association tunisienne de droit constitutionnel de 1995 à 2019, se présente comme candidat indépendant à l'élection présidentielle de 2019. Sa campagne repose sur une image de probité et un discours anti-établissement qui séduit un électorat désillusionné par les partis traditionnels. Il remporte le second tour face à l'homme d'affaires Nabil Karoui avec environ 72,7% des suffrages exprimés, entrant au Palais de Carthage en octobre 2019[3]. 

Les deux premières années de son mandat se déroulent dans le cadre de la Constitution de 2014, avec un système parlementaire et un gouvernement dirigé par le chef du gouvernement. Cependant, la Tunisie traverse une crise sanitaire et politique majeure en 2021, avec des tensions sociales croissantes et une impasse institutionnelle[4]. Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed opère un coup de force en gelant les activités du Parlement, limogeant le chef du gouvernement et s'attribuant les pleins pouvoirs par décret présidentiel. Il décrète l'état d'exception et suspend l'immunité parlementaire, justifiant ces mesures par la nécessité de lutter contre la corruption et de sauver le pays du chaos[5]. Ce tournant autoritaire marque une rupture avec le processus démocratique initié après la révolution de 2011 et suscite de vives critiques de la part de l'opposition, de la société civile et des partenaires internationaux[6]. 

En 2022, Kaïs Saïed fait adopter par référendum une nouvelle Constitution qui abroge celle de 2014. Cette nouvelle Constitution se caractérise par un pouvoir exécutif fortement renforcé, faisant référence à l'islam comme objectif de l'État et source du droit, dans un processus contesté par l'opposition qui dénonce un référendum organisé dans des conditions irrégulières[7]. Le régime présidentiel instauré concentre l'essentiel des pouvoirs entre les mains du chef de l'État, affaiblissant considérablement le Parlement et l'indépendance judiciaire. Cette période voit également une répression accrue de l'opposition et des voix critiques, avec des arrestations de journalistes, d'opposants politiques et de membres de la société civile[8]. 

Sur le plan économique, le bilan de la période Kaïs Saïed est mitigé à négatif. La dette publique, qui était de 67,8% du PIB en 2019, atteint 84,9% en 2024, son niveau le plus élevé depuis l'indépendance, avant de reculer légèrement à 82,1% en 2025. L'économie tunisienne n'a pas connu de croissance significative et a perdu de son aura auprès des institutions internationales, avec une performance relative inférieure à celle de pays comparables comme le Maroc, la Jordanie ou le Sénégal. Le déficit budgétaire, qui avait été ramené de 6% du PIB en 2016-2017 à 3,9% en 2019 grâce à des mesures de consolidation sous supervision du FMI, se détériore à nouveau[9]. 

Kaïs Saïed est réélu le 6 octobre 2024 pour un second mandat, consolidant son contrôle sur les institutions tunisiennes. Alors que retenir de la révolution ? Que retenir d’un processus de plus de 10 ans qui n’a pas su apporter de solutions démocratiques durable ? Que retenir de 10 ans de complications économiques à un pays qui était le bon élève du FMI sous la dictature de Ben Ali ? L’une des premières pistes de réponse tient dans une trajectoire tunisienne qui montre que la réussite d’une transition démocratique ne dépend pas uniquement de la tenue d’élections libres ou de l’adoption d’une Constitution, mais aussi de la capacité des nouvelles institutions à répondre aux demandes sociales qui ont porté la révolution[10].

 

[1] Abdessalam Jaldi et Yasmine Akrimi, Tunisie : de la révolution de 2011 à la chute de la IIème République, Policy Center for the New South, 2022. 

[2] Ibid.

[3] Wikipédia. (s.d.). Kaïs Saïed. Consulté le 11 août 2026

[4] Tunisie Focus. (2026, 6 mai). Sept ans de plein pouvoir et de promesses : le bilan économique catastrophique de Kaïs Saïed

[5] Notre Afrik. (2026, 20 juillet). Kaïs Saïed : biographie, âge et parcours.

[6] Euronews. (2026, 25 juillet). Tunisie : cinq ans après les mesures d'exception de Saïed, une grave crise électrique.

[7] Radio France Internationale (RFI). (2026, 25 juillet). Tunisie : cinq ans après le coup constitutionnel de Kaïs Saïed, la colère monte

[8] Le Pont de Genève. (2026, 25 juillet). Cinq ans après le 25 juillet 2021 : le bilan d'un État tunisien démantelé

[9] Fédération internationale pour les droits humains (FIDH). (2025). Le mode opératoire de la répression en Tunisie (2021-2025)

[10] Le Monde. (2026, 24 juillet). « La Tunisie n'est plus dans une transition démocratique bloquée, elle est entrée dans une transition autoritaire inachevée ».

Portrait de Kaïs Saïed, président de la Tunisie.. Crédits: Wikimedia Commons.

En 2026, cinq ans après le coup constitutionnel du 25 juillet 2021, la Tunisie fait face à une dérive autoritaire confirmée et à de fortes tensions sociales liées notamment aux coupures d'électricité, d'eau courante et de pénuries des chaines d’approvisionnement en eau potable[1]. Le pays traverse une période de mécontentement populaire croissant, avec des manifestations contre la détérioration des conditions de vie et la concentration des pouvoirs entre les mains du président. La rhétorique souverainiste de Kaïs Saïed et ses discours démagogique ne résolvent pas la vie économique et sociale, et qui plonge la Tunisie vers une économie récessionniste sans investissements étrangers. 

La révolution de 2011 a bien constitué en Tunisie un moment de rupture. Elle a mis fin à l’un des régimes autoritaires les plus verrouillés du monde arabe, permis l’ouverture d’un espace pluraliste inédit et conduit à l’adoption d’une Constitution démocratique qui, pendant plusieurs années, a semblé faire de la Tunisie une exception régionale. À ce titre, la transition tunisienne ne peut être réduite à une parenthèse sans importance : elle a transformé les formes de la participation politique, légitimé de nouveaux acteurs et fait entrer dans l’espace public des revendications longtemps contenues.

Pourtant, cette rupture n’a jamais effacé les structures profondes de l’ordre politique tunisien. Les héritages de l’État centralisé, la faiblesse des médiations partisanes, l’inachèvement des contre-pouvoirs institutionnels et l’absence de réponse durable à la crise sociale ont fragilisé la consolidation démocratique. En ce sens, la transition a révélé une tension qui traverse toute l’histoire contemporaine du pays : l’aspiration à la liberté politique se heurte régulièrement à la force d’un imaginaire de l’État protecteur, vertical et incarné.

L’expérience tunisienne rappelle ainsi que la force d’une démocratie dépend de la capacité des institutions à produire de la confiance, à réduire les fractures sociales et à inscrire durablement le pluralisme dans les pratiques ordinaires du pouvoir. Si la décennie ouverte en 2011 a montré que l’autoritarisme n’était pas une fatalité, les évolutions plus récentes indiquent, elles, qu’aucune conquête démocratique n’est irréversible lorsque les promesses sociales de la révolution restent inabouties.

 

[1] Libération. (2023, 19 avril). Dérive autoritaire en Tunisie : « Kaïs Saïed gouverne par le complot ».

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