Israël, Palestine : deux urnes, un seul pouvoir
Victor Jardin - 27/10/2026.
Ce 27 octobre, 7,3 millions d'Israéliens élisent leur Knesset, dans le premier scrutin depuis le 7-Octobre. À quelques kilomètres, quelque trois millions de Palestiniens adultes de Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est n'ont voix au chapitre ni dans ce vote, ni dans le leur, repoussé au 11 septembre 2027. Deux urnes, un seul pouvoir : synthèse de notre série « Deux urnes, un miroir ? ».
Le 9 juillet, À 10 heures, la participation atteignait 16,7 %, contre 15,9 % à la même heure en 2022, selon la commission électorale centrale (Times of Israel). Les files d'attente, les plaintes pour bulletins arrachés et les accusations croisées de fraude disent l'enjeu : pour une partie de l'électorat laïque et libéral, c'est « la dernière chance de sauver la démocratie israélienne », résume la chercheuse Mairav Zonszein (Al Jazeera).
De l'autre côté de la Ligne verte, pas de files d'attente. Le 10 octobre, Mahmoud Abbas a reporté les législatives palestiniennes prévues le 28 novembre, les premières depuis 2006. Deux sociétés se posent pourtant la même question, celle de savoir qui les gouverne et au nom de quoi. Et aucune des deux urnes ne met l'occupation au centre du débat.

Le Conseil législatif palestinien à Ramallah. Élue en janvier 2006, l'assemblée n'a plus siégé comme parlement effectif depuis la scission de 2007. Les Palestiniens retournent aux urnes le 28 novembre 2026. (Photo : Magister, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)
Israël : un référendum sur le 7-Octobre, pas sur l'occupation
Les derniers sondages, publiés le 23 octobre avant l'interdiction légale, dessinent une impasse. Le parti Yashar de Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major, y devance le Likoud de Benyamin Netanyahou : 23 sièges contre 21 selon Channel 12, 22 contre 20 selon Kan. Mais aucun bloc n'atteint les 61 sièges nécessaires. Le camp du changement est crédité de 52 à 56 sièges, la coalition sortante de 50, les listes arabes de 14 à 16 (Times of Israel).
La clé de l'arithmétique est donc entre les mains des citoyens palestiniens d'Israël, environ 1,2 million d'électeurs. Or les deux blocs excluent pour l'heure de gouverner avec leurs partis (Al Jazeera). La commission électorale, où la coalition est majoritaire, avait même voté l'exclusion de la Liste unifiée et de Ra'am, avant que la Cour suprême n'annule la décision. Sans eux, l'opposition ne gouverne pas. Avec eux, elle perd une partie de son électorat. « Si l'opposition reste sous les 61 sièges, l'impasse elle-même devient la dernière victoire de Netanyahou », observe Joseph Mansour, ancien conseiller du député Ayman Odeh. Faute de coalition, les Israéliens retourneraient aux urnes début 2027, avec Netanyahou en Premier ministre intérimaire.
La campagne s'est jouée sur la responsabilité du 7-Octobre, l'exemption militaire des ultra-orthodoxes et la réforme judiciaire. La question palestinienne n'est pas sur le bulletin, ou plutôt, elle n'y figure que sous la forme d'un consensus. Eisenkot se dit « absolument opposé » à tout État palestinien à court et moyen terme (Jerusalem Post). Son rival à droite, Bezalel Smotrich, propose d'annexer 82 % de la Cisjordanie (Times of Israel) et appelait fin septembre à « faire en Cisjordanie ce qu'on a fait à Gaza » (Al Jazeera). Le choix proposé aux électeurs n'oppose pas la paix à la guerre : il oppose une annexion assumée à une occupation mieux gérée.
Palestine : une urne reportée et trois verrous.
Le décret du 10 octobre fusionne les législatives avec la présidentielle, désormais fixées au 11 septembre 2027. Le comité exécutif de l'OLP invoque Israël : matériel électoral et observateurs bloqués aux portes de Gaza, raids et violences de colons en Cisjordanie, recettes fiscales confisquées (Al Jazeera). Ces obstacles sont réels. Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, accuse pourtant Abbas de « tromper la communauté internationale ».
Les deux récits se complètent plus qu'ils ne s'opposent. Le premier verrou est l'occupation. Le deuxième est le Fatah lui-même. Selon une source de l'AFP, les factions, Fatah compris, s'étaient entendues sur un « dialogue national » préalable et souhaitaient le report. Le Fatah ne craint plus vraiment le Hamas, tombé à 29 % des intentions de vote contre 32 % pour lui (PCPSR). Il craint ses propres rangs : Marwan Barghouti, emprisonné en Israël, et Mohammed Dahlan, exclu en 2011, qui réclame la réintégration de ses partisans. En 2021 déjà, Abbas avait annulé un scrutin au nom de Jérusalem-Est.
Le troisième verrou tient aux conditions posées au Hamas. Le document qu'Abbas a mis sur la table au Caire exige la reconnaissance de l'OLP comme « seul représentant légitime » et « une seule force armée légitime ». Le Hamas accepte la première exigence, mais pas les engagements de l'OLP, dont la reconnaissance d'Israël et la coordination sécuritaire (Asharq Al-Awsat). Un détail résume l'époque : les pourparlers interpalestiniens ne reprendront qu'après le scrutin israélien. « Tout est concentré entre les mains de l'exécutif », déplore Mustafa Barghouti, secrétaire général de l'Initiative nationale palestinienne.

Siège de la Knesset, le Parlement israélien. Wikimedia Commons, 2022.
Qui gouverne la Palestine ? Des pouvoirs sans mandat
À Ramallah, Mahmoud Abbas, 90 ans, cumule trois fonctions : la présidence de l'Autorité palestinienne, celle de l'OLP et la direction du Fatah. Élu en 2005, il gouverne par décret depuis l'expiration de son mandat en 2009. Sa succession s'organise sans urnes. Hussein al-Sheikh, longtemps chargé des relations avec Israël, est vice-président de l'OLP, désigné pour assurer l'intérim en cas de vacance, et numéro deux du Fatah (Anadolu). Le congrès du parti, en mai, a pourtant envoyé un autre signal : c'est Marwan Barghouti, détenu depuis 2002, qui y a recueilli le plus de voix (The National). L'appareil choisit l'héritier, la base désigne le prisonnier.
À Gaza, l'éclatement est plus profond encore. Le 6 juillet, le Hamas a dissous son comité d'urgence, qui gérait l'enclave depuis octobre 2023, et dit transférer ses pouvoirs au Comité national pour l'administration de Gaza. Ce comité de quinze technocrates non élus, présidé par Ali Shaath, rend compte au Conseil de la paix voulu par Donald Trump, où ne siège aucun Palestinien. Ses membres n'ont jamais pu entrer à Gaza, faute d'accord israélien (Arab Center Washington DC). Le Hamas, lui, n'a ni gouvernement ni intention de désarmer tant que l'armée israélienne n'est pas partie.
Reste le pouvoir que l'on nomme le moins. L'armée israélienne contrôle seule 60 % de la Cisjordanie, la zone C héritée d'Oslo, et environ 58 % de Gaza, à l'est de la « ligne jaune » (Al Jazeera). En Palestine, chacun cherche sa légitimité ailleurs que dans les urnes : dans l'appareil, dans la prison ou dans les armes. Et le seul acteur dont les décisions s'imposent à tous ne relève d'aucun électeur palestinien.
Les sociétés : une politique sans représentants
Côté palestinien, le dernier sondage du Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR), réalisé du 5 au 8 août auprès de 1 270 personnes, dément l'idée d'une société résignée (PCPSR). 79 % des Palestiniens veulent la démission d'Abbas, et 65 % jugent l'Autorité « un fardeau ». Pourtant, 54 % voulaient voter, même si Israël empêchait le scrutin à Jérusalem-Est. À la présidentielle, Barghouti l'emporterait avec 54 % des voix, devant Khalil al-Hayya (26 %) et Abbas (14 %).
Deux évolutions méritent attention. D'abord, la préférence pour la négociation remonte à 44 %, contre 36 % lors de l'enquête précédente, quand le soutien à la lutte armée recule de 41 % à 27 %. Mais 72 % refusent un désarmement du Hamas avant le retrait israélien : la lassitude de la guerre ne vaut pas reddition. Ensuite, les Palestiniens n'attendent rien du scrutin israélien. Si Netanyahou perdait, 34 % pensent que rien ne changerait, 33 % que la situation empirerait, et seuls 28 % espèrent une amélioration.
En Israël, le signal social le plus neuf vient des citoyens palestiniens. Les sondages leur prêtaient une participation d'environ 60 %, et les militants visent 70 %, ce qui serait un record depuis des décennies (Al Jazeera). Le jour du vote, Bezalel Smotrich attribuait déjà la forte participation au vote arabe, sans que les chiffres officiels permettent de le vérifier (Times of Israel). Exclus des coalitions, ils restent le seul électorat capable de faire basculer le scrutin.

Manifestations à Jérusalem en opposition à la réforme du système judiciaire voulue par Netanyahu, le 12 février 2023, Wikimedia Commons.
Le miroir
Les deux urnes ne se ressemblent pas. L'une fonctionne, sous la tension d'une démocratie qui s'inquiète pour elle-même. L'autre est vide depuis vingt ans. Elles se renvoient pourtant la même image : celle d'un pouvoir qui se décide sans ceux qui en subissent les effets. En Israël, on peut changer de Premier ministre sans que la Cisjordanie entre dans la campagne. En Palestine, on peut changer de dauphin sans qu'un seul électeur soit consulté.
Quel que soit le résultat de ce soir, l'agenda palestinien reste suspendu à celui d'Israël : la reprise du dialogue du Caire, l'entrée du comité technocratique à Gaza, le sort de Marwan Barghouti. Une alternance à Jérusalem changerait sans doute le ton. Rien, dans les programmes, n'indique qu'elle changerait la règle : ceux qui vivent sous l'occupation n'ont toujours pas d'urne pour la contester.
Sources
- Times of Israel, liveblog du 27 octobre 2026
- Times of Israel, derniers sondages avant le scrutin (24/10/2026)
- Al Jazeera, « Israel's election: Five key things to know » (26/10/2026)
- Jerusalem Post, positions de Gadi Eisenkot (03/09/2026)
- Times of Israel, plan d'annexion de Smotrich (03/09/2025)
- Al Jazeera, Smotrich appelle à la guerre en Cisjordanie (27/09/2026)
- Al Jazeera, report des élections palestiniennes (10/10/2026)
- Asharq Al-Awsat, les pourparlers Fatah-Hamas au Caire (22/10/2026)
- PCPSR, sondage n° 97 (5-8 août 2026)
- Anadolu, Hussein al-Sheikh vice-président du Fatah
- The National, Barghouti en tête au congrès du Fatah (18/05/2026)
- Arab Center Washington DC, la dissolution du gouvernement du Hamas (15/07/2026)