Yémen : ce que la guerre a fait à l'État et à la société

Entretien avec Jules Grange Gastinel, doctorant au CNRS. 

Propos recueillis par Victor Jardin le 26/10/2026. Les citations ont été légèrement éditées pour passer de l'oral à l'écrit.

Depuis septembre, le Yémen est retombé dans une guerre ouverte et les missiles houthis frappent jusqu'à Riyad. Pour Jules Grange Gastinel, doctorant au CNRS et spécialiste du mouvement, l'essentiel se joue pourtant ailleurs : dans un pouvoir qui gouverne, négocie et pense comme un État, et dans une société qui en paie le prix.

Le 10 octobre 2026, un missile houthi frappe l'aéroport international Roi-Khaled de Riyad, faisant au moins douze morts et plus de 300 blessés. Quelques jours plus tard, le royaume reporte le Future Investment Initiative, vitrine de la Vision 2030 de Mohammed ben Salmane. Loin d'être un épisode isolé, ces frappes marquent un tournant : pour la première fois depuis la trêve de 2022, la guerre du Yémen atteint le cœur de l'Arabie saoudite.

Pour comprendre cette escalade, il faut revenir sur la trajectoire du mouvement. Les Houthis, qui se nomment eux-mêmes Ansar Allah, entrent dans Sanaa en septembre 2014. En mars 2015, une coalition menée par Riyad intervient pour rétablir le gouvernement reconnu. Faute de victoire militaire, une trêve s'installe en 2022. La guerre à Gaza offre ensuite au mouvement une nouvelle scène régionale, avec le blocage de la mer Rouge en 2023-2024. Enfin, à l'été 2026, les hostilités reprennent : les Houthis s'emparent de Mokha et s'approchent du détroit de Bab el-Mandeb.

Le débat international se focalise sur la mer Rouge, Riyad et Téhéran. Dans l'entretien qu'il a accordé à Al Mawja, Jules Grange Gastinel, doctorant au CNRS (IREMAM, CEDEJ) dont la thèse porte sur les Houthis « à l'épreuve de l'État », propose de déplacer le regard.

Que révèle la séquence actuelle de la nature du pouvoir houthi, et de ce que la guerre fait à la société yéménite ?

Rapport quotidien des "crimes et agressions américaines, saoudiennes et émiriennes" contre le Yémen par l'agence de presse Saba.ye, sous contrôle des Houthis.

L'offensive houthie : un basculement moins maritime qu'intérieur

La prise de Mokha ne change pas fondamentalement la donne en mer Rouge. Lorsque les Houthis approchent de Bab el-Mandeb, assureurs et chancelleries s'alarment d'un possible étranglement du trafic mondial. Pour Jules Grange Gastinel, il s'agit pourtant d'une « fausse réaction », qui « manque tout un pan de l'analyse ». En effet, le mouvement contrôlait déjà l'accès à la mer Rouge par le littoral nord et le port de Hodeïda, « beaucoup plus conséquent » que Mokha. Il a d'ailleurs démontré en 2023-2024 sa capacité à bloquer la mer Rouge « quand il le souhaite ».

Les Houthis se sont même employés à rassurer. Leurs représentants ont multiplié les interventions sur Sky News ou Al Jazeera pour affirmer qu'ils ne viseraient que les navires saoudiens, puisqu'ils sont en conflit « contre l'Arabie saoudite et pas contre le reste du monde ». Le chercheur y lit une stratégie de « notabilisation » et de « crédibilisation » de l'État de Sanaa.

Le véritable tournant est intérieur. Deux camps s'affrontent. D'une part, les Houthis tiennent l'appareil d'État à Sanaa et contrôlent militairement 30 à 40 % du territoire. D'autre part, le gouvernement internationalement reconnu, soutenu par Riyad, rassemble « une myriade d'acteurs composites » dont le seul ciment est l'opposition à ce qu'ils appellent le coup d'État de 2014. Or ce second camp « a perdu beaucoup de terrain », sur les plans militaire, sécuritaire, politique et économique. Surtout, il perd en légitimité, puisqu'une partie de ses élites réside à Riyad, Abou Dhabi ou Mascate. « On les rencontre à l'extérieur du Yémen », relève le chercheur, « tandis que les Houthis, eux, occupent véritablement le terrain. »

 

Ce que veulent les Houthis : être traités comme un État

Les revendications houthies dépassent largement la levée du blocus. Que veulent les Houthis ? Cette question, juge Jules Grange Gastinel, n'est « pas assez posée par la presse internationale ». Il l'a soumise quelques jours avant l'entretien, à Mascate, au chef de leur délégation de négociation, Mohammed Abdelsalam. Quatre exigences s'en dégagent. Tout d'abord, la fin de « l'agression extérieure » et du blocus imposé par l'Arabie saoudite depuis mars 2015. Ensuite, la fin des interventions américaines et occidentales au Moyen-Orient, de l'Iran au Liban en passant par l'Irak. Puis une solution politique interne capable de réunifier un pays coupé entre Sanaa et Aden. Enfin, et surtout, la reconnaissance d'un état de fait : « Ils gouvernent l'État au Nord depuis douze ans sans être reconnus comme pouvoir légitime », explique le chercheur. Ils veulent désormais s'adresser à la communauté internationale « en tant qu'État, et non plus en tant que puissance qualifiée de rebelle, d'insurgée ou parfois même de milicienne ».

Cette quête de reconnaissance éclaire leur relation paradoxale avec Washington. Depuis le retour de Donald Trump en 2025, les États-Unis classent à nouveau Ansar Allah comme organisation terroriste. Le chercheur se souvient de la réplique d'un responsable houthi au Caire : si eux sont des terroristes, alors l'administration américaine l'est aussi. Les deux parties ne se reconnaissent donc pas mutuellement. Pourtant, elles ont négocié cet automne à Mascate, et chacune l'a revendiqué publiquement. Pour les Houthis, l'enjeu est clair : cesser d'être un acteur rebelle « qui devrait se féliciter d'être invité à la table de négociation ».

Le mouvement maîtrise d'ailleurs les codes de la diplomatie étatique. Lorsque le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi évoque un appui aux opérations saoudiennes, le président du Parlement de Sanaa, Yahya al-Raie, adresse un télégramme officiel à son homologue du Caire pour l'appeler à s'y opposer. Ce Parlement, issu des dernières législatives de 2003, n'est pourtant pas reconnu par la communauté internationale, pour qui le président légitime de l'institution est Sultan al-Barakani, rangé du côté du gouvernement reconnu. Lorsque le grand imam d'Al-Azhar appelle ensuite à mettre fin à toutes les guerres, Mohammed Abdelsalam salue aussitôt sa déclaration. « Ils sont totalement capables de s'adapter au langage diplomatique », conclut Jules Grange Gastinel.

Logo du Conseil politique suprême, une institution exécutive transitoire collégiale, non reconnue par la communauté internationale et proclamée le 28 juillet 2016 au Yémen par les Houthis. Wikimedia Commons.

Riyad fragilisée, Abou Dhabi en retrait : la coalition anti-houthie à l'épreuve

L'Arabie saoudite subit un revers d'abord symbolique. Pour un pays présenté comme doté de la première armée du Moyen-Orient, largement modernisée grâce à des équipements occidentaux, être mis en difficulté par un acteur longtemps décrit comme « une bande de rebelles montagnards » est un coup dur. Les Houthis ne sont pourtant pas cela, souligne le chercheur. Par ailleurs, la guerre contrarie la Vision 2030 de Mohammed ben Salmane, dont les ambitions économiques exigent de la stabilité. Riyad cherche en effet depuis des années à sortir de ce qu'il perçoit comme un bourbier. Or ni la victoire militaire visée en 2015, ni la trêve de 2022, ni les médiations régionales n'y sont parvenues.

Le succès houthi, lui, est avant tout narratif. Le mouvement présente ses frappes sur les aéroports saoudiens, y compris contre des civils, comme une réponse à des années de bombardements sur les populations yéménites, sous le slogan « œil pour œil, dent pour dent ». Toutefois, ce récit a ses limites : l'opinion internationale est « très choquée », et les rares porte-parole anglophones du mouvement peinent à défendre des attaques qui ne visent pas seulement des cibles militaires.

Le rapprochement entre Riyad et Abou Dhabi ne suffit pas à effacer leurs divergences sur le Yémen. Malgré la visite du ministre saoudien de la Défense aux Émirats, la relation reste « extrêmement compliquée ». Entre décembre 2025 et janvier 2026, le Conseil de transition du Sud (STC), soutenu par Abou Dhabi et pourtant membre du Conseil présidentiel, s'empare de territoires décisifs pour le camp saoudien, puis proclame l'indépendance du Sud. Riyad les reprend en quelques jours, et le chef du STC, Aidarous al-Zoubaidi, se réfugie à Abou Dhabi. Depuis, les élites yéménites jugent que les Émirats sont sortis du jeu. Le chercheur se montre plus prudent : rien n'exclut leur retour d'ici un ou deux ans, d'autant que les aspirations sécessionnistes du Sud n'ont pas disparu avec la défaite militaire. En réalité, le seul véritable point de convergence entre le STC et le Conseil présidentiel de Rachad al-Alimi demeure l'opposition aux Houthis.

Signature de l'accord de Riyad en 2019 entre les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et le président yéménite Hadi. Wikimedia Commons.

Gouverner en guerre : la fabrique de l'État houthi

C'est le cœur des recherches de Jules Grange Gastinel : comment un mouvement armé né dans les montagnes de Saada s'est emparé de l'appareil d'État pour le transformer de l'intérieur, sans le détruire.

La conquête de l'État s'est faite par étapes. Après l'entrée à Sanaa en septembre 2014, un gouvernement d'union nationale tient quelques mois. La déclaration constitutionnelle de février 2015, la mise en résidence surveillée du président Hadi et la marche sur Aden déclenchent l'intervention saoudienne et la partition du pays. Une large part de l'ancienne élite d'Ali Abdallah Saleh choisit alors de rester et de gouverner avec les Houthis, au sein d'un Conseil politique suprême qui demeure formellement une institution de la République. Ce mariage de raison entre deux projets opposés prend fin en décembre 2017 avec l'assassinat de Saleh, suivi d'une purge en 2018.

Les loyalistes du mouvement ont ensuite investi l'appareil d'État. Les Houthis mettent en pratique ce qu'ils ont appris au contact de cette bureaucratie. Ainsi, les mushrifs, ces « superviseurs » placés dans les administrations, montent en grade et obtiennent des postes officiels. Le bureau politique du mouvement acquiert une dimension administrative. Après la frappe israélienne d'août 2025 qui décime le gouvernement, ce sont des cadres historiques qui prennent la relève : le ministre des Affaires étrangères par intérim, Abdelwahid Abu Ras, est un ancien du renseignement, présent dès les guerres de Saada. Le phénomène n'a donc pas disparu : il s'est institutionnalisé. Parallèlement, le mouvement coopte des chefs tribaux, souvent jeunes et de rang modeste afin de s'assurer de leur fidélité, et réforme la justice, la doctrine religieuse et l'éducation. Autant d'instruments au service d'un régime « à tendance très autoritaire ».

L'économie de guerre repose sur des paradoxes. Il n'existe aucun budget officiel. Le pays compte deux banques centrales, à Sanaa et à Aden, et une même monnaie avec deux taux de change : le rial est plus fort au Nord qu'au Sud. Les grandes entreprises conservent leur siège à Sanaa tout en opérant dans le reste du pays, y compris dans les zones pétrolières. Les fonctionnaires toucheraient environ seize fois moins qu'avant la guerre, une estimation que le chercheur invite à prendre avec recul. Deux ressources font vivre le pouvoir : d'une part, les transferts des diasporas, notamment aux États-Unis et dans le Golfe ; d'autre part, le détournement de l'aide humanitaire, dont dépend 80 % de la population.

Le pouvoir houthi gouverne largement avec l'argent des autres. L'aide transite par un organisme désormais régi par une logique sécuritaire, obsédée par la traque des espions. Il est dirigé par Ahmed Hamed, directeur de cabinet du président du Conseil politique suprême, Mahdi al-Mashat, et très proche du leader, dont le chercheur fait le véritable décideur. Les visites des bureaux d'ONG se traduisent par des saisies de matériel et une surveillance accrue, et des dizaines d'employés locaux de l'ONU sont détenus. Pourtant, ce sont souvent ces mêmes ONG qui reconstruisent routes, écoles et hôpitaux détruits par les bombardements. Le ministre, lui, vient couper le ruban devant le logo de la République, celui de l'ONG étant apposé « juste à côté ». La scène résume à elle seule l'ambivalence d'un État qui se légitime par des politiques publiques qu'il ne finance pas.

Billet de 200 rials yéménites issu des zones contrôlées par les Houthis, Wikimedia commons, 2025. 

Une société sous chape de plomb

Le projet houthi vise à façonner une génération entière autour de la « résistance ». Mesurer l'adhésion réelle de la population reste presque impossible, tant l'enquête est difficile au Nord. Les témoignages recueillis auprès d'enfants soldats et de familles ayant retiré leurs enfants des « centres d'été » dessinent pourtant une tendance nette. Certaines familles ont quitté les territoires houthis moins pour fuir la misère que par peur de voir leurs enfants de six, sept ou huit ans enrôlés dans des écoles devenues des centres de formation. Depuis 2016-2017, la réforme scolaire a renouvelé les programmes et formé une nouvelle génération d'enseignants, malgré des résistances chez certains professeurs et directeurs. Les enfants y apprennent tôt le maniement des armes, piétinent des drapeaux israéliens, saoudiens ou américains, et participent à des cérémonies à la gloire du fondateur martyr, Hussein al-Houthi, et de son frère Abdel-Malik, l'actuel dirigeant. Le chercheur les compare à ce qu'on peut voir à Pyongyang. L'objectif est une « socialisation de tous les instants », comparable à celle qu'a étudiée Catherine Le Thomas dans le scoutisme du Hezbollah.

Le Sud n'est pas épargné : nouveaux manuels, camps de formation et enfants soldats y apparaissent également, dans une moindre mesure. À long terme, le risque est celui d'une scission entre « deux peuples qui ne se parlent plus », deux générations formées à s'affronter pendant des années, voire des décennies.

Les populations civiles sont les premières victimes de la guerre. Sur la côte de la Tihama aujourd'hui comme depuis 2015, ce sont elles qui en paient le prix. Selon les chiffres rappelés par Laurent Bonnefoy dans Orient XXI, le conflit aurait fait au moins 300 000 à 400 000 morts directs et indirects, sans compter les naissances perdues ni les déplacements massifs. Marib, qui comptait quelques centaines de milliers d'habitants avant la guerre, en accueillerait aujourd'hui plus d'un million. Le Nord vit sous une surveillance généralisée, faite de prisons politiques et d'une rhétorique de l'espion qui expose chacun à l'arrestation arbitraire. Le Sud connaît une insécurité chronique, marquée par les extorsions et les violences de forces armées. Partout, le système de santé est brisé, la mortalité infantile atteint des records et l'alphabétisation recule. Certains enseignants vont jusqu'à s'engager dans l'armée pour toucher un salaire et nourrir leur famille.

Pendant ce temps, une partie des responsables politiques continue de vivre, « pour utiliser un terme qui sera polémique, dans l'opulence ». Certains Yéménites dénoncent ainsi une « République des hôtels » : des élites qui gouvernent depuis Riyad, Abou Dhabi ou Mascate, sans plus savoir ce que vit une population confrontée à l'une des pires crises humanitaires au monde. Même des cadres de Sanaa partent se faire opérer au Caire ou en Jordanie.

 

Sortir de la guerre : une paix qui n'intéresse personne ?

Une sortie de guerre se heurte d'abord à l'éclatement des acteurs. Les forces yéménites évoquent volontiers un dialogue « yéméno-yéménite », mais les réunir relève déjà de la gageure : à part Mascate, le chercheur ne connaît aucun lieu où tous peuvent se retrouver. Les Houthis appellent les élites à revenir à Sanaa pour une « concorde civile » sur le modèle algérien de l'après-guerre civile. Une perspective jugée « réaliste de très, très loin », tant les projets politiques s'opposent.

Même un accord de paix laisserait ouverte une question vertigineuse : que faire, au lendemain, d'institutions dédoublées et transformées par douze ans de guerre ? Faut-il réunifier les banques centrales, le Parlement et les services de renseignement ? Supprimer les instances révolutionnaires houthies et le cabinet du dirigeant ? Maintenir la position de surplomb d'Abdel-Malik al-Houthi au-dessus des institutions ? Car la République du Nord, souligne le chercheur, n'est plus vraiment celle d'avant 2014. Quant à des élections, elles ne trancheraient rien dans un pays divisé sur les plans sécuritaire, économique et politique, où chaque camp revendique déjà la majorité absolue. Paradoxe supplémentaire : hormis les sécessionnistes du Sud, tous se disent attachés à l'unité du pays.

Surtout, « il y a peu d'acteurs qui ont un intérêt à la paix », y compris au Yémen. Une partie des élites en exil continue de bénéficier d'excellentes conditions de vie. Quant aux Houthis, ils restent un mouvement « né dans la guerre, par la guerre, pour la guerre ». Leur légitimité n'a d'ailleurs vacillé qu'en temps de répit : en septembre 2023, après la trêve, de grandes manifestations ont lieu à Sanaa pour l'anniversaire de la République. Deux semaines plus tard, le 7 octobre leur offre un nouvel ennemi, Israël, et une nouvelle raison de « faire État dans la guerre ».

En conclusion, l'escalade actuelle n'est pas seulement le signe de la puissance militaire des Houthis. Elle révèle un pouvoir qui a appris à gouverner, à négocier et à se légitimer par la guerre, face à un camp adverse fragmenté et à des parrains régionaux en quête de sortie. Reste une question, celle qui clôt l'entretien et qui pourrait bien décider de l'avenir du Yémen : les Houthis sauraient-ils faire fonctionner l'État qu'ils ont bâti dans un autre contexte que celui de la fuite en avant guerrière ?

 

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