Le scrutin israélien vu par ses voisins

Victor Jardin - 27/10/2026.

De l'Égypte à la Syrie, quatre voisins d'Israël regardent le scrutin du 27 octobre avec la même attente, et la même absence d'illusion. Les deux premiers ont signé la paix et ne parlent plus aux dirigeants israéliens. Les deux autres vivent sous une occupation partielle qui menace leur stabilité intérieure. Tous redoutent moins un résultat qu'une continuité.

« Peu importe qui gagne. » La phrase est de Walid Joumblatt, le dirigeant druze libanais, quelques jours avant le vote (The National). Elle résume un sentiment partagé au Caire, à Amman, à Beyrouth et à Damas. Dans les médias égyptiens et jordaniens, le refrain est « tout sauf Netanyahou », sans que personne n'attende de l'opposition un règlement de la question palestinienne (INSS).

Ce scepticisme n'est pas de l'indifférence. Les calendriers de la région sont suspendus au vote israélien. Paris a reporté après le scrutin sa conférence de soutien à l'armée libanaise, jugeant « inutile » de la tenir avant (L'Orient Today). Et selon Middle East Eye, la reconstruction de l'est de Rafah attendrait elle aussi l'issue du vote.

Accord de camp David en 1978 scellant la paix entre l'Égypte et Israël sous l'égide américaine. Wikimedia Commons

Égypte et Jordanie : une paix gelée

L'Égypte en 1979, la Jordanie en 1994 : les deux premiers États arabes en paix avec Israël n'ont plus d'ambassadeur chez leur voisin. Amman a rappelé le sien en novembre 2023 et a clôturé sa mission en juillet 2026 (IsraelValley). Le Caire n'a nommé personne à Tel-Aviv et laisse sans réponse, depuis avril 2024, la demande d'agrément de l'ambassadeur israélien (Ynet). Abdel Fattah al-Sissi n'a eu aucune rencontre ni aucun appel officiel connu avec Netanyahou depuis le début de la guerre. Le roi Abdallah a refusé à plusieurs reprises de le recevoir, pour ne pas lui offrir de victoire diplomatique (Times of Israel).

Les traités tiennent pourtant, parce que les dépendances tiennent. Pour la Jordanie, l'un des pays les plus pauvres en eau du monde, c'est l'eau. Le traité de 1994 lui garantit environ 50 millions de mètres cubes par an. L'accord de 2021 qui doublait ce volume a expiré fin 2025 sans être renouvelé (Fanack Water). Pour l'Égypte, c'est le gaz : un contrat de 35 milliards de dollars court jusqu'en 2040 (Times of Israel). Le Caire le dit « purement commercial ». Mais quand Israël a fermé ses plateformes gazières au début de la guerre contre l'Iran, le 28 février, l'arrêt a duré 32 jours (Anadolu), et l'Égypte a dû fermer ses commerces à 21 heures (Al-Monitor). Dépendre d'un voisin en guerre, c'est dépendre de ses guerres.

Ce que les deux capitales redoutent tient en un mot : le déplacement. Pour Le Caire, il s'agit d'empêcher que Gaza se vide vers le Sinaï. Pour Amman, c'est l'annexion de la Cisjordanie, qui avance par le droit foncier. Le 8 février, le cabinet de sécurité israélien a supprimé une loi jordanienne de 1953 qui réservait l'achat de terres aux habitants : les colons peuvent désormais acheter directement (Peace Now). Le 22 septembre, à l'ONU, le roi Abdallah a dénoncé « l'appétit expansionniste » du gouvernement israélien, « désormais une menace régionale », et réclamé des sanctions (discours officiel).

 

Liban : une trêve sans retrait et un désarmement qui fracture

Au Liban, l'histoire récente commence souvent au mauvais endroit. Entre le cessez-le-feu de novembre 2024 et février 2026, Israël a frappé presque chaque jour et conservé cinq positions au Sud : environ 400 morts et plus de 10 000 violations de l'espace aérien selon les relevés de la Finul, cités par son ancien porte-parole Andrea Tenenti (Al Jazeera). Le 2 mars, au lendemain de l'annonce de la mort de l'ayatollah Khamenei dans les frappes américano-israéliennes, le Hezbollah tire pour la première fois depuis la trêve. Israël envahit le Sud. Plus de 4 300 personnes ont été tuées depuis mars (Naharnet/AFP).

Une nouvelle trêve tient depuis avril, sans retrait. L'armée israélienne tient une bande jusqu'à dix kilomètres de profondeur, et une cinquantaine de villages ont été rasés, pour la plupart après le cessez-le-feu (Al Jazeera). L'accord-cadre signé à Washington le 26 juin reprend la séquence israélienne : l'armée libanaise désarme le Hezbollah, puis Israël se retire. Washington se dit médiateur, il est aussi garant d'un ordre des opérations. Les 20 et 22 octobre, à Tampa, les délégations militaires se sont quittées sans accord et sans nouvelle date (New Arab).

C'est là que l'occupation devient une question intérieure. 58 % des Libanais soutiennent le désarmement du Hezbollah, mais 88 % des chiites s'y opposent (Information International, via Algemeiner). L'occupation renforce les deux camps : l'un y voit la preuve qu'il faut garder les armes, l'autre la raison de les rendre. Les législatives prévues en mai ont été repoussées à 2028. Joumblatt, lui, ne croit plus à la voie américaine, « la voie de Marco Rubio, qui ne mène nulle part ». Sur l'armée israélienne, il est catégorique : « Ils ne partiront jamais. »

Bombardement israélien au Sud Liban, source : Le Devoir.

Syrie : négocier avec celui qui creuse

En Syrie, le mécanisme est différent. Depuis la chute d'Assad, en décembre 2024, Israël occupe le versant syrien du mont Hermon et la zone tampon du Golan. Il y creuse une ligne militaire, baptisée Sufa 53 : route de huit mètres, tranchées, talus et postes d'observation, en territoire syrien (New Arab). Le Réseau syrien des droits de l'homme recense au moins 453 incursions terrestres et 69 morts depuis décembre 2024 (Enab Baladi). Ahmed al-Charaa affirme pourtant que les deux pays étaient parvenus « à près de 90 % d'accord » sur un pacte de sécurité avant qu'Israël ne recule (Jerusalem Post).

La menace la plus directe vient toutefois de Soueïda. Depuis les violences de juillet 2025 entre tribus bédouines et Druzes, qui ont fait surtout des victimes druzes, une partie de la province rejette Damas. Israël y soutient la « Garde nationale » liée au cheikh Hikmat al-Hijri, et Damas a porté ses troupes à environ 3 000 soldats sur ce front (The National). Le 25 octobre, une source sécuritaire israélienne a prévenu que l'État hébreu « n'acceptera pas » que ses alliés druzes soient attaqués, sur fond d'intensification des vols militaires au-dessus de Deraa et Soueïda (Jerusalem Post).

Un fait nouveau mérite attention : Washington et Israël ne jouent plus la même partition. L'envoyé américain Tom Barrack s'en est pris à un « certain cheikh druze », une allusion transparente à al-Hijri. « Le soutien israélien à al-Hijri n'équivaut pas à un soutien américain », résume l'analyste Navvar Saban. Son confrère Nanar Hawach va plus loin : « Israël semble préférer un Damas trop faible pour s'imposer dans le Sud » (Al Jazeera). Au Liban, la contrainte américaine s'exerce sur Beyrouth ; en Syrie, elle s'exerce aussi sur Israël.

 

Ce que promettent les candidats israéliens

Gadi Eisenkot promet de réparer les relations avec Le Caire et Amman, mais reste « absolument opposé » à un État palestinien à moyen terme (Jerusalem Post). Au Liban comme en Syrie, lui et Netanyahou veulent garder une zone de sécurité. L'ancien chef d'état-major fixe une ligne rouge à huit kilomètres et redonnerait un rôle à la France (Jerusalem Post). Naftali Bennett se demande si al-Charaa n'est pas « un loup déguisé en agneau » (Jerusalem Post). Avigdor Lieberman propose, lui, de confier à la Jordanie la gestion d'une partie de la Cisjordanie, exactement ce qu'Amman refuse (Ynet). Une alternance changerait le ton, pas la carte.

Le président syrien Al Charaa et son ministre des affaires étrangères discutent avec Tom Barrack, envoyé américain pour la Syrie en mai 2025. Wikimedia Commons.

Les sociétés sont hostiles à Israël mais pas à la diplomatie

En Jordanie, 95 % des citoyens ont une opinion défavorable d'Israël et 67 % refusent la normalisation, même en échange d'un État palestinien (Arab Barometer). Au Liban, 87 % voient Israël comme un ennemi, mais 54 % pensent que seule la diplomatie libérera le Sud (Lebanese American University). En Égypte, seules les manifestations encadrées par l'État sont tolérées (MERIP). En Syrie, on manifestait le 23 octobre, de Deraa à Raqqa, contre les incursions. Partout, les régimes durcissent le ton pour contenir leur rue, sans rompre.

 

La continuité comme menace

Ce que les voisins d'Israël redoutent du 27 octobre, ce n'est pas un nom : c'est que rien ne change. Car sur le terrain, rien n'est figé. Le cadastre de Cisjordanie s'ouvre aux colons, Sufa 53 avance dans la campagne de Quneitra, les villages du Sud-Liban sont rasés derrière la ligne jaune. Israël n'a créé ni le clivage libanais autour des armes du Hezbollah, ni la défiance de Soueïda envers Damas. Mais l'occupation les creuse. Au nord, le danger n'est pas seulement la guerre avec Israël. C'est la guerre à l'intérieur.

 

 

 

Sources

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